Comme un caillou dans la mule du Pape et dans la babouche du grand Mufti.

 

La religion a deux adversaires honnis : la science et la liberté de conscience.

 

La science cherche à expliquer le monde, elle pose des questions et tâche d'y répondre, quitte à infirmer plus tard telle réponse, revue et donc corrigée. La science veut savoir tout en sachant que toute vérité n'est que transitoire, fragile et susceptible d'être frappée de nullité. Mais la science n'en n'a cure, sa vocation étant une quête infinie, faite de tâtonnements, de victoires et de défaites, aussi.

 

La religion ne s'encombre pas de ses méandres conceptuels, elle affirme, elle assène. Ses vérités sont puisées aux sources hypothétiques des « révélations » de l'indicible, nonobstant la forme oxymorique de telles assertions. Pour elle, il n'y a rien à comprendre, mais il faut tout accepter : « Credo quia absurdum » (Je crois parce que c'est absurde), cette réflexion attribuée, d'abord à Tertullien puis à Pascal, semble être le nec plus ultra de toute doctrine religieuse. Ces doctrines semblent parfaitement fascinées par leurs propres éblouissements métaphysiques, qui les transportent sur des sommets où règnent l'irrationnel, mais aussi l'arbitraire de l'exégète. Elles éliminent le pourquoi et privilégient ce comment incontrôlable qu'elles vendent au commun des mortels, faisant ici d'une vierge la mère d'un homme-dieu et là l’Ascension au septième ciel, d'un prophète par la grâce à l'ange Gabriel venu le chercher avec la jument al-Borac. On mesure le sérieux de tels contes. Le mystère et le miracle sont les deux mamelles de la religion. Il lui faut du fantastique pour tenir en haleine ses ouailles.

 

Chaque conscience est unique.

 

La liberté de conscience est évidemment inacceptable pour la religion qui, précisément, se donne pour but ultime de contraindre les consciences. Je dis les consciences car chacun possède la sienne propre, forgée au fil du temps par l'éducation, la recherche, l'expérience et mille et une situations vécues, toutes différentes, toutes uniques, toutes essentiellement personnelles. La conscience collective est un des aspects du troupeau.

 

Les leçons d'une Table ronde « œcuménique ».

 

J'ai le souvenir d'une « Table ronde » organisée par nos soins à l'occasion de la commémoration de la loi de Séparation du 9-12-1905 à laquelle étaient invités : un représentant de l'évêché, un pasteur protestant, un imam, un intellectuel judaïsant, un Conseiller de l'Ordre du Grand Orient de France et un citoyen qui s'était défini comme un citoyen lambda. Cette intéressante confrontation fit rapidement ressortir la grande difficulté que présente pour les religions le concept de « liberté de conscience – c'était le thème choisi pour le débat. Le catholique s'empêtra tellement qu'il finit par parler d'autre chose, c'est à dire de liberté religieuse. Le pasteur, plus à l'aise par la pratique courante du libre examen dans ses temples, s'en tira un peu mieux, mais resta corseté par sa foi qui met Dieu au-dessus de hommes et Sa volonté, relayée par Ses clercs, comme source incontournable de la morale. On voit les limites de l'exercice. L'imam chercha à promouvoir son dieu si miséricordieux bien que très sélectif, puisqu'il n'a de miséricorde que pour les musulmans. Raisonnement circulaire et donc tautologique. L'intellectuel judaïsant, afficha, tout au long des débats, une mine de profond ennui et en quelques mots se défaussa en arguant que les voies de Dieu sont décidément bien difficiles à appréhender et qu'il vaut mieux s'y soumettre. Le franc-maçon, quant à lui, développa le thème, cher à son Obédience, de la liberté absolue de conscience. Absolue, donc avec un cran de plus, ce qui offre à chacun la possibilité de construire sa propre approche face aux problèmes qui surgissent dans une vie éveillée, à commencer par la question des questions : « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ». Chacun est donc libre de croire ou de ne pas croire, de changer de croyance, sans être taxé d'apostasie ni être aucunement inquiété par quiconque, comme le préconise l'Article 18 de la Déclaration de Droits de l'Homme de 1948, à la rédaction ambiguë, mais cependant explicite sur ce plan. Il en résulte donc, et c'est l'important, que nul n'est autorisé à exercer quelque pression que ce soit pour obliger quiconque à partager ses croyances, son adogmatisme ou son athéisme. Le mécréant n'est pas moins que le croyant. Notre citoyen lamda rallia sans façon cette opinion, jugeant, en effet, que la liberté de conscience est affaire personnelle, mais qu'elle doit se cultiver soigneusement pour résister aux assauts incessants de tous ceux, religieux, politiques, publicitaires, sans parler des illuminés, dont le but est le pouvoir, par la soumission à des « idées » préfabriquées et biaisées, promues à grand renfort de propagande et de « modèle de vie », censés représenterce qu'il y a de mieux : « Nous vous contraindrons à être heureux ».

 

Que retirer de cette expérience ?

 

À travers les idées ou les explications qu'ont fournies les uns et les autres, il apparaît que la principale difficulté est la proximité du concept de liberté de conscience avec des notions voisines telles que liberté de religion et de culte, liberté d'opinion et de pensée, tolérance enfin. Beaucoup font mine de les confondre au gré de leurs intérêts. C'est, sans conteste, abuser et ignorer que toutes ces notions, de fait, découlent de la liberté de conscience, autrement dit que c'est elle qui les fonde, ce qui n'est pas vrai de l'inverse. La liberté de religion n'implique en rien la liberté de conscience et, quand les conditions ad hoc sont réunie, s'y oppose sans vergogne. La liberté d'opinion et de pensée ne sont, de toute évidence, que les fruits de la liberté de conscience. Les contraintes exercées ici ou là par la religion ou des régimes politiques autoritaires en sont l'illustration, en creux. Enfin, et quoi qu'on en dise, la tolérance est une position surplombante qui énonce, en gros, que : « Bien que tu ne penses ni n'agisses comme moi, je te permets de le faire, je le tolère, même si je n'en pense pas moins ». L'ambiguïté du concept est flagrante. Mais enfin, la tolérance n'en doit pas pour autant être condamnée en tant que telle, car elle reste une donnée humaniste, sinon parfaite, bien utile à une société qui se veut apaisée, car elle permet la possibilité de l'expression publique de la conscience libre au sein d'une société fortement religieuse, mais pas théocratique, ou politiquement libérale, mais pas tyrannique, donnée.

 

Toute doctrine, religieuse, politique, économique est fermée et doit être passée au crible de la raison.

 

En conclusion, nous ne pouvons guère réfuter le titre de cet article, certes provocateur, mais terriblement parlant. Toute doctrine, religieuse, politique, économique fermée, s'appuyant sur des dogmes, par définition non démontrés et le plus souvent controuvés, constitue un objet qu'il nous faut passer au crible de la raison et du doute scientifique, c'est en cela que la liberté de conscience et ceux qui en font leur art de vivre, sont ressentis par les dogmatiques comme des ennemis à marginaliser, voire à abattre. C'est ce à quoi l'Inquisition s'attacha, mais aussi le stalinisme et les différents fascismes du 20è siècle, c'est ce à quoi s'attachent aujourd'hui le djihadisme et les autorités salafistes qui les instrumentalisent.

 

 

Orlando

Été 2017