La pub au service des politiques

 

Manipuler l’opinion : l’art du publicitaire au service des politiciens.

« L'ingénierie du consentement est l'essence même de la démocratie, la liberté de persuader et de suggérer. » Edward Bernays.

Se tourner vers la manipulation et la recherche du consentement arraché subrepticement, une stratégie devenue banale.

Manipuler fait partie des talents premiers du monde politique qui sait par expérience l’impuissance de la force pure pour organiser durablement les choses. Éviter les affrontements directs, fait donc partie de la stratégie courante mise en œuvre. Les amères expériences de retraits obligés après manifestations monstres ou émeutes sanglantes ont rendus les politiciens, du moins ceux des démocraties, prudents. Dès lors, ils se tournent vers la manipulation et la recherche du consentement arraché subrepticement, bref, vers la servitude volontaire à la toute fin de leur bonneteau. Pour ce faire, ils ont recours aux techniques du marketing et de la publicité mises au point par un certain Edward Bernays dont les ouvrages nous apprennent que la propagande politique au 20ème siècle n’est pas née dans les régimes totalitaires –qui s’en sont bien inspiré toutefois - mais au cœur même de la démocratie libérale états-unienne.

Des techniques publicitaires modernes pour soumettre les États d'Amérique latine indociles en liaison avec la CIA.

Bernays, qui vécu 104 ans (1891-1995), était le neveu de Sigmund Freud ; émigré aux E-U, il fut l’un des pères fondateurs des « relations publiques » et inspira, entre autres Goebbels le maître es manipulation que l'on sait. Conseiller des plus grande firmes américaines, il mit au point les techniques publicitaires modernes et, dès les années 1950, les instrumentalisa contre les états d’Amérique latine, pas assez soumis au gré des USA, en orchestrant les campagnes de déstabilisation politique la main dans la main avec la CIA, notamment lors du renversement du gouvernement guatémaltèque. Doctrine Monroe oblige.

Un artefact conceptuel utilisé pour engourdir les esprits trop critiques : la fabrication du consentement.

Selon lui, la masse est incapable de juger correctement des affaires publiques et les individus qui la composent sont inaptes à exercer le rôle de citoyen en puissance qu’une démocratie exige de chacun d’eux : en somme, le public constitue de fait, pour la gouvernance de la société, un obstacle à contourner, une menace à écarter. Il convient donc de mettre en place une révolution (bien cachée tout de même) dans la pratique de la démocratie, à savoir la manipulation de l’opinion et la « fabrication du consentement », un artefact conceptuel utilisé pour engourdir les esprits trop critiques. (Le Lay et la part de cerveau rendue disponible…)

 

Une intention arrêtée de convaincre, car il s’agit de s’opposer à l’émergence de toute conscience sociale en capacité de dévoiler la trame et le fond des choses et de les combattre.

Bernays : « La manipulation consciente, intelligente des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays ». Réflexion à rapprocher de la « main invisible » chère aux libéraux et aveu cynique de ce que le vrai pouvoir n’est pas toujours là où on le croit (impuissance supposée des gouvernements.) Il s’agit là d’une logique à front renversé pour la démocratie : au débat publique et au choix final rationnel qu’elle présuppose, s’opposent alors une persuasion a-rationnelle et une intention arrêtée de convaincre, fût-ce par la manipulation la plus sordide ; car il s’agit, autant que possible, de s’opposer à l’émergence de toute conscience sociale en capacité de dévoiler la trame et le fond des choses et de les combattre. Les peuples éveillés ne peuvent que nuire grandement à l’oligarchie, à ses factotums et à ses marionnettes…

« Organiser le chaos » : Quoi de plus aisé que de polariser les « petits blancs » dans la détestation de ces étrangers plus ou moins basanés qui-viennent-nous-voler-notre-travail

Dans un petit livre paru en 1928, il déroule sa stratégie et ses recettes d’un rare cynisme en 11 chapitres dont les intitulés laissent peu de doute sur ses intentions. En voici la liste : « Organiser le chaos », « La nouvelle propagande », « Les nouveaux propagandistes », « La psychologie des relations publiques », « L’entreprise et le grand public », « La propagande et l’autorité politique », « La propagande et les activités féminines », « La propagande au service de l’éducation », « La propagande et les œuvres sociales », « L’art et la science », « Les mécanisme de la propagande ». Tout au long de l’ouvrage, Bernays décrit les manipulations et les cibles dont elles sont tantôt l’objet tantôt le but : nationalistes, ouvriers, femmes, enfants, partis etc., afin de modifier les images mentales qu’elles ont du monde : tant économique que politique. Quoi de plus aisé que de polariser les « petits blancs » dans la détestation de ces étrangers plus ou moins basanés qui-viennent-nous-voler-notre-travail ? Et aussi la règle de l’accoutumance lente (la fable de la grenouille qu’on chauffe lentement en est une illustration moderne) qui finit par faire accepter comme évidente une chose qui, présentée brutalement, n’aurait eu aucune chance d’être admise. Le procédé a déjà fait florès avant d’être théorisé : c’est ainsi que dans un royaume de France enténébré par le catholicisme inquisitorial, il fût bien aisé de faire avaler à l’opinion le massacre des Templiers simplement en les accusant d’hérésie et de sodomie ; et que dire de la Saint Barthélémy ? Aout 14, nach Berlin etc.

La fiction de l’incompétence générale des gens ordinaires à décider de leur sort et qu’ils doivent admettre qu’on fera leur bonheur, au besoin malgré eux, surtout s’ils ne viennent pas à résipiscence.

Mais revenons ici et maintenant. L’essentiel du présupposé est que si l’on parvient à comprendre le mécanisme et les ressorts de la mentalité collective, on doit pouvoir contrôler les masses et les mobiliser à volonté sans qu’elles s’en rendent compte ; le progrès des sciences sociales et des sciences cognitives y aide et rend aujourd’hui la chose tout à fait possible. Ainsi se déchaînent en toute tranquillité le bourrage de crâne, la théorie du complot, la théorie de l’horizon indépassable, celle qui énonce qu’il n’y a pas d’intérêt général, mais seulement des intérêts privés, la fiction de l’incompétence générale des gens ordinaires à décider de leur sort et qu’ils doivent admettre qu’on fera leur bonheur, au besoin malgré eux, surtout s’ils ne viennent pas à résipiscence.

Quand Chomski démonte la propagande et la manipulation en dix points.

Le grand linguiste nord-américain Chomski a, quant à lui, considéré le problème avec moins de complaisance. Il énonce dix points qui font, selon lui, le fond de la propagande et de la manipulation aujourd’hui.

  1. La stratégie de la distraction qui consiste à occuper les médias à distraire le public des choses importantes, le retour du « panem et circences » en somme. C’est une stratégie de diversion dont le but est de cantonner les gens dans l’ignorance y compris des connaissances essentielles dans les domaines scientifiques de toutes disciplines. « Il faut garder le public occupé, occupé, occupé, sans aucun temps pour penser ». Extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles ».

  2. Créer des problèmes, puis offrir des solutions. Le laisser-aller qui engendre les crises des banlieues ou la propagande anti-terroriste relève de cela. Le public ne tardera pas à demander des mesures de protection attentatoires aux libertés, ou, suite à une crise économique soigneusement pilotée, des mesures d’austérité…

  3. La stratégie de la dégradation : la fable de la grenouille, encore ! C’est indolore, mais à la fin ça fait mal et il est trop tard.

  4. La stratégie du différé : faire accepter une mesure douloureuse et impopulaire comme malheureusement nécessaire, mais qu’on mettra en place plus tard, c’est plus facile à admettre et comme « on va bientôt sortir du tunnel, peut-être qu’on y échappera ». Voir le tango des retraites, la danse à la mode et le charabia fiscal.

  5. S’adresser au public comme à des enfants en bas âge : infantilisation et débilitation vont de paire, «Si on s’adresse à une personne comme si elle était âgée de 12 ans, alors, en raison de la suggestibilité, elle aura, avec une certaine probabilité, une réponse ou une réaction aussi dépourvue de sens critique que celle d’une personne de 12 ans ». Extrait de « Armes silencieuses pour guerres tranquilles ».

  6. Faire appel à l’émotionnel plutôt qu’à la réflexion : grand classique du court-circuitage du rationnel. C’est un registre qui permet d’ouvrir l’accès à l’inconscient avec tous les dangers que ça implique. Les Roms sont inassimilables et voleurs.

  7. Maintenir le public dans l’ignorance et la bêtise. Il ne faut pas que le commun soit en mesure de comprendre tout des techniques mises en œuvre pour l’asservir et le contrôler. Il faut donc réserver l’excellence et les « bonnes » formation à la classe dominante et à ses relais, la reproduction sociale. Le projet ne fait évidemment pas l’économie du bourrage de crâne : on sait que l’enseignement de l’histoire n’est jamais neutre et qu’il est chargé par l’idéologie dominante d’une storytelling qui l’avantage ; ce qui est fort dommageable quand on aborde l’histoire des luttes sociales, par exemple. J’ajouterais, emprunté au Monde Diplo, cet énoncé de problème arithmétique tiré d’un manuel afghan (1980) : Une balle de kalachnikov a une vitesse de 800m/sec. Un moudjahidin a dans son viseur un Russe situé à 3 200 m. combien de secondes la balle mettra-t-elle à atteindre le front du Russe ? Édifiant, non ?

  8. Encourager le public à se complaire dans la médiocrité. Voir la bêtise, la médiocrité et la vulgarité des médiocrates qui hantent les étranges lucarnes fera office de commentaire.

  9. Remplacer la révolte par la culpabilité. La grande ruse de l’Église recyclée par les dominants : « l’ennemi est en moi !». Faire croire à l’individu qu’il est responsable de son malheur à cause de sa médiocrité, de sa fainéantise, de son RMI, de son RSA, de tout quoi ! Sale assisté ! Éructe un jeune loup de droite et nanti.

  10. Connaître les individus mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes. 50 années de progrès fulgurants dans les sciences humaines et cognitives parfaitement maîtrisées dans leurs applications opérationnelles ont mis entre les mains des dirigeants une connaissance du sujet au-delà de celle que le sujet possède lui-même de lui-même. La psychologie « grand public » n’en est qu’un aspect bénin.

Faillite intellectuelle et morale des média : Il y a dorénavant plus de pubs dans les hebdos que d’articles de fond et à lire les éditos des uns et des autres, on a tôt fait de s’apercevoir que tous sacrifient au même dieu du libéralisme économique

Tout cela n’est évidemment possible que par la maîtrise/possession des grands et petits médias. Chacun sait que même les journaux dits de gauche ne subsistent que sous perfusion de fonds venus des grandes entreprises telles Total, LVMH ou Dassault ; de même que leurs comités de surveillance accueillent sans barguigner les chantres du libéralisme, style Alain Minc. Il y a dorénavant plus de pubs dans les hebdos que d’articles de fond, et à lire les éditos des uns et des autres, on a tôt fait de s’apercevoir que tous ces messieurs sacrifient au même dieu du libéralisme économique de la « concurrence libre et non faussée ». C’est à peine si l’on peut percevoir de laborieuses nuances dans les contorsions des éditorialistes de gauche. La télé est la machine à décerveler omniprésente. Sur grand écran les chaînes d’information mâchent et remâchent en boucle du « pris sur le vif » vaillamment commenté par les éternels « premiers de la classe », tous d’accord sur le refrain à chanter. Je ne m’étendrais pas plus avant sur les autres média, il reste des îlots où souffle encore l’esprit : dans le cinéma, la littérature, le théâtre, certaines conférences et dans l’Art quand il n’est pas trop contaminé par le fric. On notera tout de même que les conférences des Sarkozy, Blair et autre géants de la pensée libérale sont facturées plein pot, ce qui évite de devoir se coltiner le prolo dans les travées, puis au gueuleton qui, en général, suit la prestation du conférencier.

L'internet et les réseaux sociaux ne font pas mieux.

Ne pas oublier non plus l’internet et les réseaux sociaux qui remplacent dans mon esprit la langue d’Ésope : à la fois la meilleure et la pire des choses. Qui niera les dégâts des hoax, des twits, des campagnes haineuses et racistes, des bobards incroyables, mais comme disait l’autre, plus c’est gros mieux ça passe ? Nous n’avons pas fini d’explorer les faits et méfaits de l’internet.

La valse à deux temps de l’alternance sans alternative.

Alors comment sortir de cette misère là ? Par le combat politique répondent en chœur les politiciens critiques d’un moment, qui ne rêvent cependant que de remplacer les sortants dans la valse à 2 temps de l’alternance sans alternative. On sait ce que ça donne, on change de maîtres, et voilà tout. Quid de la transparence chaque fois promise, jamais mise en place ? Quid de la république morale, de la fin des enfumages et des cachotteries des petits malins grimées en secrets d’état, de la guerre aux conflits d’intérêts, de la moralisation de la « sphère » financière, des paradis fiscaux, du sauvetage du modèle social français ? Du retour du citoyen aux affaires, en un mot ?

Une utopie adossée aux bienfaits de l'éducation populaire et sur des citoyens éclairés.

Ma réponse, utopique certes, mais je l’assume : par l’éducation populaire, par-dessus les media, l’école s’il le faut, mais de manière éclairée. Par la lutte contre le décervelage, l'enfumage et les mensonges éhontés. Par le retour de la Raison. Assez du petit soldat qui marche au pas et retour du citoyen éclairé qui pense par lui-même, fait ses choix et agit en conséquence, en libre penseur par exemple !

Alors, crions à l’escroquerie et à la manipulation honteuse chaque fois que nous en aurons l’occasion et le monde ne s’en portera que mieux. Du reste, c’est un peu notre devoir de libre penseur. Je pense.

Orlando Furioso

 

 

Biblio : « Propaganda » d’Edward Bernays éditions ZONES. Réédité en octobre 2007.

« Armes silencieuses pour guerres tranquilles » William Cooper en annexe de « Behold a pale horse »