Relativité et rationalité

De la relativité de la pensée rationnelle.

 

« La conscience, l'intelligence, la pensée

de ce qui se passe dans notre propre vie,

dans la société, dans l'histoire, dans le monde

arrivent toujours très tard.

L'oiseau de Minerve se lève lorsque le jour va sombrer

et que presque tout est irrémédiablement accompli. »

Edgar Morin : La méthode 3.

 « La connaissance de la connaissance ».

Le Seuil.

 

 

Peut-on parler de la pensée rationnelle comme d'un objet fini, absolu, n'offrant aucune prise à la critique ? Telle est la question ici posée et que nous allons tenter d'éclairer.

 

La pensée religieuse est fondée sur le surnaturel et apporte des réponses irrationnelles à des questions qui parfois le sont tout autant .

 

Évacuons, afin de dégager le chantier, la pensée religieuse qui est le type même de la pensée irrationnelle, simplement, pour faire preuve de bonne volonté, nous en dirons néanmoins deux mots. Toute croyance religieuse est fondée sur le surnaturel et apporte des réponses irrationnelles à des questions qui parfois le sont tout autant. Ces affirmations se présentent toujours comme des évidences qu'on ne saurait réfuter. Pourtant, le concept de miracle, par ex., est une violation des lois de la nature et donc réfutable aisément. En effet, si le dieu, le grand Législateur des monothéismes, vient à violer ses propres lois, alors il ne peut plus prétendre à la perfection puisqu'il juge bon de les réviser à son profit exclusif, partant, quid d'un dieu qui ne serait pas parfait ? La réponse est dans la question ! Spinoza l'avait bien vu qui avait fait de son dieu un dieu immanent à la Nature elle-même – Deus sive natura -, autrement dit la disparition de la Nature entraîne de facto celle du dieu puisqu'ils sont coextensifs et intimement liés, et la notion de créateur, par nature surplombante, disparaît. Les religions sont des systèmes clos sur eux-même et réfractaires à toute critique. Albert Camus, citant St Ignace : « Nous devons toujours, pour ne jamais nous égarer, être prêts à croire noir ce que, moi, je vois blanc, si l'Église hiérarchique le définit ainsi ». Faut-il en ajouter ?

 

La rationalité d'Aristote remise en cause par l'irruption de nouvelles manières de penser.

 

Nous avons longtemps raisonné à la manière d'Aristote, i.e. à l'aide du syllogisme, identité, non-contradiction, tiers exclus. Or, au début du siècle dernier, deux découvertes fondamentales, la relativité, d'abord restreinte puis générale et la théorie des quanta, sont venues battre en brèche cette manière de raisonner, avec des retentissements philosophiques considérables. Puis, dans les années 1930, deux théorèmes sont venus parfaire ce bouleversement : l'indécidabilité de Gödel qui démontre qu'on ne peut connaître totalement un système en y étant compris et l'incertitude de Heisenberg, selon laquelle on ne peut connaître d'une particule, à la fois sa vitesse et sa localité. Parlant de la mécanique classique, Michel Abitbol écrit : « [Elle] opère sous le présupposé que le système possède simultanément l'ensemble de ses valeurs ou du moins que cela fait sens de les traiter comme coexistant». L'exact opposé de ce que l'on sait de la mécanique quantique qui, selon Aurélien Barrau, est « la physique du discontinu et de l'aléatoire ».

 

Rationalités antagonistes ou concurrentes. Dans le monde quantique, l'état d'un système ne dépend pas que du système lui-même, mais aussi du contexte, car la mesure le perturbe.

 

La physique quantique met en évidence des propriétés contre-intuitives qui font douter du sens commun et qui, en tout cas, bousculent la physique classique newtonienne, singulièrement dans les domaines subatomique et de l'infiniment petit. Einstein et Bohr ont polémiqué sur son interprétation. Ayant constaté, avec l'expérience du microscope d'Heisenberg, que l'objet observé subit le choc de ce qui l'observe (dans cette expérience un électron) : très petit, il réagit violemment dès qu'on essaie d'en savoir plus sur lui. Pour Albert Einstein, tenant de la thèse dite réaliste, i.e. du principe de localité, l'état du petit objet observé existe bien, mais des raisons pratiques empêchent de l'atteindre (le paradoxe noté EPR), sauf à violer la théorie de la relativité restreinte - la vitesse de la lumière est une constante fixe. Pour Niels Bohr, tenant de la thèse positiviste ou anti-réaliste, une telle approche, qui parle d'un objet soi-disant existant, mais qui reste inaccessible, n'a aucun sens. Il met par ailleurs en lumière l'interférence sur le sujet étudié du contexte expérimental et du matériel mis en œuvre. Ces observations ont des conséquences très intrigantes : en mécanique classique, on peut assigner une identité à un objet : par ex., nous observons cette pomme, nous la questionnons et quel que soit le nombre de questions posées, sur sa forme, sa couleur, son odeur, nous obtenons toujours les mêmes réponses, elle a donc une identité. Dans le monde quantique, tout change parce que l'ordre des questions posées influe sur les réponses ; dès que l'on change le contexte expérimental, on n'a plus aucune certitude d'obtenir les mêmes réponses, on ne parle plus d'identité mais d'état. La conclusion est que dans le monde quantique, l'état d'un système ne dépend pas que du système lui-même, mais aussi du contexte, car la mesure le perturbe.

 

Le fruit de toute pensée est relatif par rapport à qui l'énonce, quand et où elle est énoncée, en plus d'être dépendante du système conceptuel de celui qui l'énonce.

 

Aujourd'hui, les physiciens, suite à de toutes récentes expériences, ont renoncé à l'idée du réalisme local et le débat Bohr-Einstein est clos au profit de Bohr. Dira-t-on pour autant d'Einstein que sa pensée était moins rationnelle que celle de Bohr ? Assurément non, simplement le fruit de toute pensée est relatif par rapport à qui l'énonce, quand et où elle est énoncée, en plus d'être dépendante du système conceptuel de celui qui l'énonce. Le « dessein intelligent », par ex., a des soutiens universitaires, ce qui n'est possible que si de tels scientifiques sont d'abord des croyants. Credo quia absurdum

 

Pour prolonger la réflexion, en changeant de perspective, il n'est peut-être pas inutile de rappeler, d'une part les travaux de Piaget sur le développement de l'intelligence de l'enfant, qui ont montré qu'il n'y a pas d'abstraction possible sans une connaissance préalable du monde physique, et ceux du prix Nobel américain d'économie, Herbert Simon, qui ont développé le concept de rationalité limitée,selon laquelle l'homme ne cherche pas toujours la solution optimum à un problème donné, mais qu'il se contente, le plus souvent, d'une solution acceptable. Nous reviendrons sur cette rationalité limitée plus loin, conscient d'avoir introduit le ferment du doute.

 

Ce qui affecte modifie.

Karl Popper,Antonio Damàsio, Baruch Spinoza.

 

C'est aussi une constatation constante des sciences cognitives que ce qui affecte modifie.

La pensée rationnelle a certes à voir avec le positivisme d'Auguste Comte qui décrivit l'évolution de l'humanité en trois étapes : théologique, métaphysique, positive, enfin. Moyennant quoi le positivisme pur et dur pourrait se définir comme une pseudo-religion de la science et du progrès sans fin, puisqu'il rejette la logique des pulsions pourtant de mieux en mieux connue, en une manière de clôture radicale. Cependant, Karl Popper entre-ouvre la porte en affirmant que « Si la métaphysique n'est en rien scientifique, elle est loin, pour autant, d'être vide de sens ». Voilà qui ouvre bien des interrogations et des spéculations.

Antonio Damàsio, neuropsychiatre célèbre, a lancé un énorme pavé dans la mare du positivisme comtien à travers trois ouvrages retentissants : « L'erreur de Descartes » qui réunit ce que ce dernier a séparé, i.e. le corps et l'esprit, où il affirme que les émotions sont présentes dans les inter-relations qu'entretiennent constamment le corps et le cerveau dans la perception des objets, ce qui engendre l'aptitude de l'homme à l'adaptation à son environnement (Confer la pyramide de Maslow, fig.1). Dans « Le sentiment même de soi », il distingue trois Soi : le proto-soi (primaire), le soi central (celui qui ressent, ici et maintenant), et le soi autobiographique (celui qui traite de son passé, de son présent et de son avenir, dans une perspective individuelle et factuelle). Les deux derniers forment la conscience étendue. Cette manière de compter avec les émotions, réputées relever de l'irrationnel, contourne le positivisme, pour établir que la vie représente un acte complexe où les sentiments sont centraux pour parvenir à cet équilibre si nécessaire, si l'on veut éviter la névrose. Damàsio associe par ailleurs le « sentiment même de soi » au conatus de Spinoza - « Spinoza avait raison » troisième ouvrage -, qui avait fait des émotions et des sentiments, les trois affects traités dans « L'Éthique » : désir, joie et tristesse, le moyen de nourrir la vie ; dit autrement, tout ce qui vit veut vivre et fait donc l'effort (le conatus) de durer, dans le temps et dans l'espace. C'est le principe de conservation.

Cette lecture nous porte à décrire l'homme comme un être sensible et de raison ; énoncé dans cet ordre, car la sensibilité est immédiate et la raison médiate. L'homme est une structure vivante, le « système-personne » que nous évoquerons plus loin, propre à désirer, à aimer, à haïr, à souffrir, à s'enflammer et toujours à la recherche du bonheur ou du moins d'un « mieux-être ». Peut-on pour autant lui retirer la raison ? Sans doute pas, car si la raison sans l'émotion est desséchante, l'émotion sans la raison rend fanatique et borné et introduit la tentation des fausses rationalités.

 

Francisco Varela . « L’inscription corporelle de l'esprit » : « Tout ce que nous percevons, pensons, imaginons est biographique, i.e. résulte de notre couplage avec l'environnement... le moteur de notre logique de connaissance est notre capacité de sélection et de décision ».

 

Francisco Varela apporte de l'eau au moulin de Damàsio, car pour lui, « Tout ce que nous percevons, pensons, imaginons est biographique, i.e. résulte de notre couplage avec l'environnement... le moteur de notre logique de connaissance est notre capacité de sélection et de décision ». Et sur la connaissance elle-même, Varela dit ceci : « [Elle] se situe à l'interface entre l'esprit, la société et la culture, plutôt qu'elle ne l'appréhende dans l'un ou l'autre, ou même dans tous ». En somme, pour lui, la pensée rationnelle est l'application de processus cognitifs très généraux, liés à la nature structurée de notre vécu, corporel et social, et à notre capacité innée à envisager des structures conceptuelles abstraites. Pas question donc, là encore, de séparer corps et esprit notamment si l'on s'empare de l'acception donnée par Damàsio : « Le terme esprit, tel que je l'utilise (…), recouvre les opérations conscientes comme inconscientes. Je désigne un processus et non une chose […], un flux de considérations mentales ». Décidément, pas question d'éliminer les émotions.

 

Georges Lerbet prolonge Piaget et Varela et introduit le « système-personne » : un constructivisme fondé sur l’enchevêtrement du Soi, du Même et de l'Autre, où se concilient le soi et le non-soi.

 

L’œuvre de Georges Lerbet, esprit brillant et universitaire tourangeau, formule un constructivisme fondé sur l’enchevêtrement du Soi, du Même et de l'Autre. Il décrit ainsi le « système-personne » où se concilient le soi et le non-soi. Le système-personne n'est pas un système froid et figé : il se construit et est construit par l'hétéro-référence et l'auto- référence intriquées dans des enchevêtrement hiérarchiques, les interactions entremêlées en boucles récursives et spiroïdales.

Lerbet parle de la conscience d'exister de la personne, or la conscience est inséparable de la pensée qui est inséparable du langage. La conscience est l'émergence de la pensée réflexive du sujet sur lui-même, sur ses manières d'être et sur ses actions. La conscience passe par le moi, structure qui développe les potentialités du soi, la personne a ainsi un monde bien à elle qui se construit en parallèle de son développement physique, l’auto-référence lui fournissant le sens de sa construction propre, au cours de laquelle il découvre que sa réalité n'est pas un « déjà là », mais bel et bien un champ de potentialités à exploiter, à explorer. Pour lui, la personne est objet/sujet bio cognitif, ce qui signifie, puisque sont conjoints et pensés ensemble sujet et objet, que la personne fait système, CQFD. Aucune personne enfin, n'est semblable à une autre. À chacun sa rationalité ? Il se pourrait.

 

Pensée cartésienne et pensée systémique.

 

La sagesse serait synthétique, globaliste, unitaire, dit-on, quand l'intelligence serait analytique. Leur rapport, apparemment conflictuel, est celui entre intégration et différenciation et, pourquoi ne pas oser le dire ?, entre métaphysique et physique. Poser la question des enchevêtrements de la sagesse, de l'intelligence, de la connaissance, des savoirs et de la rationalité c'est ouvrir un champ infini d'avancées et de reculs dont on a peine à saisir les implications rationnelles et philosophiques (Fig.2). Quelqu'un a dit que la rationalité était substantielle si l'environnement était stable, connu, prévisible et transparent, mais procédurale, i.e. délibérante, portant jugements, ou pratiquant ponctuellement l'époché , si l'environnement est instable, mal connu, imprévisible et/ou opaque. On ne peut mieux évoquer la relativité consubstantielle à la rationalité et admettre qu'elle peut être diverse, parce que force est d'admettre qu'une assignation de sens se produit dans un (mi) lieu, dans un temps donnés et dans une culture particulière, ce que Umberto Eco appelait « l'encyclopédie personnelle ». La rationalité n'échappe pas au subjectivisme.

 

Nous sommes tous rompus à la pensée cartésienne qui invite à découper l'objet analysé en segments de plus en plus petits afin de ne rien laisser qui ne soit compris et expliqué, puis de répéter l'opération en sens inverse, le summum de la maîtrise. Par analogie, on pourrait comparer avec l'enfant qui démonte son jouet. Mais est-il assuré qu'il le remontera à l'identique ? Le cartésianisme a sa noblesse et son efficacité, mais il laisse beaucoup de la complexité du monde de côté. La pensée systémique, en revanche, se penche sur les interactions des composants du système et observe ainsi ce qui est trop complexe pour être abordé de façon réductionniste : elle permet de préciser les frontières, les relations internes et externes, les structures, les lois et/ou les propriétés émergentes (l'enaction chère à Varela), elle pose enfin les problèmes d'observation, de représentation, de simulation et de modélisation. Ainsi regroupe-t-elle des démarches théoriques, pratiques et méthodologiques d'une grande fécondité. Enfin, il faut noter que tout système reçoit et produit de l'information, de la matière et de l'énergie, constatation qui ouvre des perspectives très importantes pour toute recherche un tant soit peu sophistiquée.

 

Pensée complexe, dialogique et principe hologrammatique.

 

Edgar Morin, et quelques autres, ont montré que la pensée humaine est loin de fonctionner sur un mode logique infaillible. Aussi le modèle de l'agent rationnel à la base des théories économiques ou de la théorie des jeux est-il vigoureusement remis en cause. Toutefois, on ne peut pas parler d'irrationalité radicale, sans quoi aucun Eurêka , aucun calcul ni aucun raisonnement valide ne serait possible, raison pour laquelle les sciences cognitives travaillent sur la rationalitélimitéedéjà évoquée plus haut. Dépassant la dialectique classique, il parle de dialogique : « La dialogique, [est la] notion qui peut être considérée comme l'équivalent ou l'héritière de la dialectique. J'entends "dialectique" non pas à la façon réductrice dont on comprend couramment la dialectique hégélienne, à savoir comme un simple dépassement des contradictions par une synthèse, mais comme la présence nécessaire et complémentaire de processus ou d'instances antagonistes... C'est l'association complémentaire des antagonismes qui nous permet de relier des idées qui en nous se rejettent l'une l'autre, comme par exemple l'idée de vie et de mort. » Pour le dire vite, la pensée complexe est transdisciplinaire et basée sur quatre piliers : le système (que l'on vient d'évoquer), la causalité circulaire (la cause produit un effet et l'effet rétroagit sur la cause, qui produit etc.), la dialogique et le principe hologrammatique (la partie se trouve dans le tout et le tout se trouve dans la partie). Avec une telle démarche, difficile de se montrer péremptoire, sauf à évacuer tout ce qui gène l'hypothèse qu'on veut faire triompher par le moyen du dualisme et du tiers exclu. La pensée complexe est paradoxale, elle est aussi celle du tiers inclus.

 

Un monde où s'affrontent mille rationalités prétendument objectives qui ne démontrent à la fin que leur impuissance à embrasser et/ou résoudre les problèmes dans leur entièreté.

 

« Le besoin de certitude submerge et aveugle le besoin de vérité » (Edgar Morin) . Toute théorie politique, un peu à la manière des théologies, se présente comme parfaitement rationnelle et propre à organiser la société au mieux du bien public. De la même façon l'économie décrite par les libéraux et le capitalisme financier est l'horizon indépassable et les théories adverses évidemment des horreurs économiques. Ces logomachies ne démontrent à la fin que leur impuissance à embrasser et/ou résoudre les problèmes dans leur entièreté – on doit, par ex., le phénomène dit de l'anthropocène, à l’aveuglement de la rationalité libérale piochant indéfiniment dans des ressources terrestres par définition limitées. La barbarie douce, ce monstre froid dénoncé par J-P Le Goff, dans un ouvrage éponyme, est aussi l'un de ses avatars, à cause de l'insignifiance réelle de ces pensées soi-disant rationnelles et de la manipulation des esprits rendue possibles par les incohérences de pouvoirs plus ou moins démissionnaires, aveugles et/ou incapables de discours innovants et originaux face à l’imperium du tout-économique. Une grande partie de l'espace est abandonné à la nouvelle idole managériale, censée, elle aussi, être fondée sur une imparable rationalité, mais qui de fait malmène les salariés du secteur privé comme du secteur public, au nom de l'efficacité, de l'efficience, de l'employabilité et de la rentabilité. Tous concepts, sauf peut-être celui de rentabilité, dont la définition est soumise aux lubies et aux interprétations aléatoires.

 

Un méta-langage fait de sabirs, ces langages hermétiques pour qui n'est pas de la chapelle, portent la déstructuration comme la nue l'orage et s'éloignent de plus en plus du sens commun.

 

L'Homme, à la différence des autres animaux, dispose du logos, i.e. de la raison et du langage : comme dit plus haut, toute pensée s'appuie et se développe sur le langage, lui même fondé sur des vocables qu'éclaire l'étymologie. Or nous sommes confrontés journellement à ce qu'il faut bien appeler un méta-langage qui envahit tous les champs du quotidien : économique, bien sûr, mais aussi politique et jusqu'à l'affichage dans nos rues, (ah ! les « show rooms » des entreprises qui ignorent désormais les halls d'exposition.). Ces sabirs, ces langages hermétiques à qui n'est pas de la chapelle, portent la déstructuration comme la nue l'orage et s'éloignent de plus en plus du sens commun. Malheur à qui ne maîtrise pas le globish, cette langue quasi ésotérique qui appelle, par ex, LBO (leveraged buy-out), un procédé qui consiste à racheter à crédit une entreprise en imposant sur son bilan la charge de la dette ainsi créée. Alors, la trésorerie proprement pillée, on procède à la vente à la découpe. C'est une opération hautement rentable pour les fonds vautour et ravageur pour ceux qui y travaillent, puisqu'au bout du compte, pointe le plan social, quand il y en a un. De tels camouflages sont un scandale rendu possible par l'utilisation de langages obscurs aux non initiés, qui n'en mesurent les ravages qu'une fois avérées. Tout cela se fait toujours au nom d'une rationalité économique jugée imparable. Qu'il nous soit permis d'en contester la pertinence.

 

En guise de conclusion : Tout se passe comme si...

 

De tout ce qui précède, nous concluons résolument que la pensée rationnelle ne saurait prétendre représenter un absolu, une imparable méthode. Les scientifiques l'ont bien compris, qui emploient sans cesse la célèbre formule, « Tout se passe comme si... », et remettent en cause chaque avancée, chaque percée, parce que toute vérité est temporaire. Oui ! Tout se passe comme si... jusqu'à nouvel ordre ou démonstration remettant tout en cause... Nous mêmes, sommes-nous à l'abri de l’irrationalité selon les sujets abordés, les lieux et le temps dans lesquels nous les examinons ? Le sommes-nous quand nous tombons amoureux, quand nous achetons un appartement, une auto ou simplement quand nous choisissons un lieu de vacances ? Le sommes-nous quand nous jetons un bulletin de vote dans l'urne ? Gageons que bien souvent la réponse est non. Alors tout est-il perdu ? Sans doute pas, car nous sommes aussi capables ponctuellement, sur des sujets bien cernés et précis, de les dépouiller des pensées parasites, des a priori, des lubies et de bien d'autres interférences suscitées par nos émotions (confer : la pyramide de Maslow qui établit la hiérarchie des besoins, mais surtout montre que nous sommes gouvernés par nos émotions) ; nous nous livrons alors à des approches quasi cliniques et tâchons de réfléchir froidement. Ce n'est pas ce qui est le plus facile, mais cette difficulté même nous montre à quel point la pensée rationnelle doit se voir adjectivée des épithètes subjective, relative et limitée. La fausse rationalité, i.e. la rationalisation abstraite et unidimensionnelle triomphe partout et provoque des dégâts qu'il convient de dénoncer au nom de la complexité pluridimensionnelle et des attributs que nous avons découverts à la pensée rationnelle.

 

 

Fig:1 La pyramide de Maslow met en évidence l'influence des émotions sur les comportements, les stratégies et la pensée humaine.

 

Bibliographie :

  • Antonio Damàsio : Le sentiment même de soi ; l'Erreur de Descartes ; Spinoza avait raison. Éditions Odile Jacob.

  • Francisco Varela : L'inscription corporel de l'esprit. Éd. Seuil. Invitation au cognitivisme. Éd. Points.

  • Michel Cazenave, ouvrage commun : Unité du monde, unité de l'être. Éd. Dervy.

  • J-F Dortier, ouvrage commun : Le cerveau et la pensée. Éd. Sciences Humaines.

  • Daniel Durand : La systémique. Éd. Que sais-je ?

  • Georges Lerbet : Le sens de chacun ; L'autonomie masquée. Éd. L'Harmattan.

  • Edgar Morin : La Méthode, vol. 3, La connaissance de la connaissance. Éd. Seuil.

  • Edgar Morin et J-L Le Moigne : L'intelligence de la complexité. Éd. L'Harmattan.

  • JL Le Moigne : Article "La Science des Systèmes" (systèmes, sciences des) dans la nouvelle édition de Encyclopedia Universalis.

  • J-P Le Goff : La barbarie douce. Éd. La Découverte.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Fig:2. La gravure sur bois de Flammarion. Le chercheur : la question des limites de la connaissance et de la possibilité de les franchir.