Être, déterminisme et liberté

Regards philosophiques

Être, déterminisme et liberté

 

 

 

Le fameux « quel est ton nom ? » que Moïse adresse à son dieu sur le Sinaï, reçoit la réponse suivante : « Je suis celui qui est » [et] tu diras aux Israélites : « Je suis » m'a envoyé vers vous ». Exode 3-14. Dire : je suis celui qui est, je suis, recouvre aussi bien le qui et le ce que, l'essence que l'existence, et pour le monothéisme l'UN, l'Unique. On est ou l'on n'est pas ! et voilà posée la question de l'être sur laquelle planche la philosophie depuis ses balbutiements. Être comme essence, être comme substance, être comme réalité tangible, i.e. observable, être comme étant, i.e. s'opposant au non-être. Questions que l'athée ou l'agnostique ne peuvent pas abandonner aux seuls croyants qui la résolvent en posant que l'Être est Dieu.

 

La question de l'être.

 

Pour Parménide comme pour Socrate : « penser et être est la même chose. », la pensée embrasse tout et est coextensive à tout ce qui est, le mot être dit la présence, l'être-là. Penser le néant, par exemple, est lui donner une existence, (le seul fait de nommer à cette force, celle du logos), c'est le poser, entre autres, en symétrique inverse de l'être, mais pas en tant que non-être. Même le vide a une existence positive, en tout cas pour les physiciens.

 

Le fil spinoziste : La connaissance rationnelle du monde est possible parce que l'être du monde est rationnel et soumis à la nécessité.

 

Le fil spinoziste enchaîne : Nature = Substance, qui se diversifie en modes infinis, modes finis, accidents, affects et débouche sur la nécessité rationnelle. On y reviendra. Pour lui, la Nature/Substance est à la fois un principe de réalité (ce qui est réel est) et un principe d'intelligibilité (si cela est, je peux en débattre, l'étudier, le connaître, i.e. mettre en œuvre la relation transitive et réflexive de la déductibilité). La connaissance rationnelle du monde est possible parce que l'être du monde est rationnel et soumis à la nécessité.

 

Des points de vue philosophiques au fil des siècles.

 

Pour Platon, il y a cinq genres de l'être (le Sophiste) : l'être lui-même, le mouvement, le repos, le Même et l'Autre et quatre fonctions (le Philèbe) : l'infini ou l'illimité ; le fini ou la limite ; le mixte i.e. le fini et l'infini pensés ensembles et la cause du mixte.

 

Pour Aristote, l'être se décrit à travers les couples suivants : acte/puissance et forme/matière. Pour lui, l'être en acte, lorsqu'il est complètement réalisé, est l'être déterminé, tangible.

 

Pour Nietzsche, la vie est l'autre vocable de l'être : « L'être, nous n'en avons pas d'autre représentation que la vie – comment donc quelque chose de mort pourrait-il être ? ». Écrit-il.

 

L'être au-delà de tout déterminisme ?

 

Et pour Heidegger : « L'être est la faculté d'exister la plus haute puisqu'elle prend toute forme sans perdre son essence », ce qui pour lui tient l'être au-delà de tout déterminisme. La condition de fait du Dasein comporte deux moments : d'abordil est « jeté dans le monde » par lanaissance et ensuite il « est-pour-la-mort » puisqu'il n'échappera pas audécès. « Jeté » parce qu'il n'a pas choisi de naître et « pour-la-mort » parce qu'il partage avec tous les autres Dasein le destin ontologique de disparaître. L'être est essentiellement rien, ce qui ne veut pas dire néant ; cette vacuité lui permet d'être n'importe quoi, n'importe qui, tout ce qui est possible d'être en tant qu'étant, sans toutefois qu'être et étant puissent être confondus puisqu'il serait alors déterminé. L'être est indéterminé, c'est ce qui existe avant de poser les questions « qu'est-ce que ceci ? » ou « qu'est-ce que cela ? ».

 

L'ontologie soumet systématiquement tout savoir au concept d'être ; l'être advient en l'étant, l'ayant constaté et admis, je constate que s'offre alors à moi la possibilité passionnante d'une réflexion aussi bien théorique qu'éthique et esthétique. Rien ne m'est possible si je ne suis pas, mais suis-je toujours libre de m'engager dans telle ou telle voie ? Examinons le couple déterminisme/liberté.

 

Déterminisme et liberté ne font pas bon ménage .

 

La position de Heidegger nous amène à l'examen du déterminisme, que nous aborderons, en tant que maçons, à partir cette injonction que nous connaissons bien : « deviens ce que tu es ! » reprise de Nietzsche, lequel la devait au poète Pindare et qui suit pour nous le : « connais-toi toi-même » socratique. Ces idées qui nous sont familières il convient de les approfondir.

 

Tout d'abord comment devenir ce que l'on est ? Le déterminisme commande de dire : tu n'as pas le choix de devenir ce que tu n'est pas. Dès lors le libre arbitre est une illusion, et ta seule liberté est de consentir... et voilà posé le problème de la liberté, car déterminisme et liberté ne font pas bon ménage. Toutefois on peut imaginer que lorsqu'on a réussit à savoir ce que l'on est, on peut alors envisager de le vouloir pour de bon, ce serait alors cela la liberté qu'on pourrait éclairer par l'examen de la volonté de puissance, un concept nietzschéen totalement lié à l'être.

 

Analysons.

 

Dans sa correspondance avec Schuller, Spinoza explique que la liberté n'est pas un « libre décret » de la volonté mais la connaissance des causes qui nous déterminent nécessairement. « Telle est cette liberté humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de leurs appétits et ignorent les causes qui les déterminent »

Pour lui, la liberté ne consiste pas en un libre décret mais en une libre nécessité. Toute chose singulière est nécessairement déterminée par une cause extérieure à exister et à agir d'une certaine manière déterminée. Le libre-arbitre est un préjugé, l'effet de l'ignorance des causes sous-jacentes.

 

Être libre, c’est comprendre, par la raison, les causes qui nous déterminent, se libérer des préjugés qui nous entravent.

 

Question : mais alors l’homme ne peut-il jamais être libre selon Spinoza ? En fait, il défend plutôt l’idée que la liberté ne consiste pas dans la liberté de la volonté (libre-arbitre), ni dans la puissance de l’action : être libre, c’est comprendre, par la raison, les causes qui nous déterminent, se libérer des préjugés qui nous entravent. Pour être vraiment libre, il faut commencer par se libérer de cette fausse croyance et de nos préjugés concernant la liberté. C'est sans doute pourquoi il cherche à l'éclairer selon les trois modes de connaissance qu'il a décrits : a) à la connaissance par les sens qui ne perçoivent que le contingent, correspond l'illusion de la liberté ; b) à la connaissance discursive, répond la conscience de la nécessité ; c) à connaissance du 3è genre, la connaissance suprême, et à l'intuition de la nécessité universelle, correspond la véritable liberté : le sage connaît, et il veut en même temps qu'il connaît.

 

La liberté et le déterminisme sont déjà présents dans la Théogonie d'Hésiode.

 

Posons, en guise de préambule, que Zeus est le Dieu tout puissant, qu'il en a tous les attributs et donc qu'il sait et prévoit tout, il ne peut être pris en défaut. Il se laisse pourtant berner, dans la querelle du partage des chairs de l'animal sacrifié par le Titan Prométhée, puis encore et encore en lui laissant dérober le feu puis le bio, (le blé). La thèse de JP Vernant est que Zeus a utilisé la querelle de Mékoné pour ordonner le monde à sa convenance. Après avoir procédé à la séparation des Olympiens d'avec les dieux maudits expédiés au Tartare suite à la terrible bataille que l'on sait, il change l'homme/anthropos qui jusqu'alors vivait l'âge d'or, dînait avec les dieux et n'avait aucun souci d'aucune sorte, en l'homme/andros, devant dorénavant se reproduire sexuellement avec gyné, la femme, d'où le cadeau/punition en la personne de Pandora. (On songe au mythe de l'androgyne platonicien qui conte aussi la séparation des sexes et fonde leur complémentarité). De plus, l'homme devra maintenant travailler et apprendre, pour se nourrir, se vêtir et se chauffer. Zeus fait toutefois preuve de mansuétude envers son instrument : le Titan Prométhée n'est pas envoyé au Tartare mais puni du supplice de la dévoration de son foie mille fois recommencé, puis délivré par Hercule pour enfin être admis parmi les Olympiens. La latitude qu'a eu Prométhée de commettre ses tromperies doit être, ce me semble, interprétée comme l'interstice entre le déterminisme radical : Zeus omniscient, omnipotent, ubiquiste qui ordonne tout et légifère sans appel et qui pourtant permet à l'eris prométhéen, i.e. à sa concurrence et sa duplicité, de se déployer et d'agir contre lui, et cet espace de liberté est un peu comme ce jeu entre deux pièces qu'on tolère parfois en mécanique : la création et l'ordre divins sont déterminés, mais un champ est ouvert pour l'imprévisible, le hasard (le clinamen d’Épicure). Ce faisant, Zeus introduit l'aléatoire, l'accidentel, ce qu'on appelle de nos jours la stochastique. En effet, dans les systèmes stochastiques, le déterminisme et le hasard sont volontairement et astucieusement mêlés : ce qui ouvre le champ des combinaisons infinies du chaos et du hasard. Ordo ab chao, trouve ici son expression scientifique. Ainsi, si le monde est déterministe, il ne sera toutefois pas astreint à la fatalité réductrice, il relève du hasard et de la nécessité, du contingent et du fortuit. Le choix existe même s'il est strictement contenu dans et par le champ législatif voulu par le dieu, (pour un spinoziste par la Nature). Et ce champ contient outre les lois newtoniennes, les lois quantiques d'incertitude et d'indétermination, et celles mathématiques, d’incomplétude et d'indécidabilité.

 

Imagine-t-on le Dieu des trois monothéismes violer ses propres lois ?

 

Le dieu des trois monothéismes n'est guère différent. Certes il impose lui aussi un ordre des choses et des lois de nature qu'on ne peut changer ni violer, mais chacun reste libre, à ses risques et périls, de faire ou de ne pas faire, d'obéir ou non. Les lois qu'il a édictées sont inviolables, à ce point qu'il ne peut lui-même les violer, parce qu'elles relèvent de la nécessité. Sortir de la nécessité ce serait quitter le naturel au profit du miraculeux, ce qui, selon Spinoza, ne peut que rendre athée qui y réfléchit ; imagine-t-on Dieu violer ses propres lois ? Quel crédit lui garderait-on ? Dans cette logique, l'arbitraire divin est impossible. N'en déplaise aux thuriféraires du miraculeux !

 

Le déterminisme, en effet, conduit à poser que tous les faits matériels sont régis par des lois bien précises et immuables dans l'espace et dans le temps, ces cadres étant homogènes à l'infini.

 

L'Homme est d'être un être vivant et comme tel soumis à la loi biologique fondamentale de conservation.

 

Nietzsche, quant à lui, affirme le caractère absolu du déterminisme biologique : non seulement l'obéissance à l'instinct de conservation de l'espèce est un fait... mais il n'est sans doute pas même possible à l'homme de faire autrement. L'homme transgressant l'impératif biologique de sauvegarde de l'espèce n'est, selon lui, pas concevable, car ce serait une pure et simple contradiction, comme le fait qu'on ne peut pas penser un cercle carré. La vérité de l'Homme est d'être un être vivant et comme tel soumis à la loi biologique fondamentale de conservation.

 

Nietzsche affirme donc que la seule liberté que nous ayons est celle d’apprécier notre détermination, notre destin, l'amor fati ; quelque chose comme : « ta seule liberté est d'y consentir, d'aimer vivre et d'aimer ta vie », alors que Spinoza affirme que la volonté libre n’est qu’une pseudo liberté, l'interprétation fautive d’une série de causes qui détermine cette volonté.

 

Kant s'oppose à la thèse du déterminisme biologique.

 

Kant n'a jamais accepté la thèse du déterminisme biologique. Pour lui, l'homme se différencie radicalement de l'animal par le fait qu'il est doté de raison, et il doit chercher à obéir à cette loi de la raison (et de la liberté) qu'est la Loi morale. Admettre la liberté n'est donc pas une hypothèse hasardeuse pour lui, c'est une obligation qui découle de notre statut d'êtres raisonnables. On est loin de l'ignorance et du consentement, on est dans la volition, la culture, le génie humain, et accessoirement, on assigne le déterminisme aux seuls animaux sous le vocable d'instinct animal : un coq se conduira toujours en gallinacé, l'Homme, lui, peut être inhumain !

 

Sartre dit que l'homme est condamné à la liberté et qu'il est responsable de tout ce qui arrive, car il a toujours la faculté de dire non. L'homme est ce qu'il fait. L'existence précède l'essence. Mais est-il pour autant libéré de tout déterminisme ?

 

De fait, je crois être libre quand j'ai une multiplicité de choix possibles, mais le choix final n'échappe pourtant pas aux séquences de l'apprentissage comportemental plus ou moins prédéterminé par les expériences antérieures ni à mon histoire personnelle (culture, religion, milieu familial, heurs et malheurs etc.). Si je suis, selon Sartre, ce que je fais, je suis aussi ce qui m'a bâti et formé. Quand j'agis, si je me pose la question du pourquoi ? Je m'aperçoit bien vite que c'est soit pour une cause issue elle-même d'une série causale, soit pour agir poussé par des motivations conscientes ou inconscientes. Il existe toujours une limite à ma connaissance du monde ici et maintenant parce que je fais moi-même partie de ce monde.

 

Sortir de l'apparente contradiction qui fait que liberté et déterminisme s'excluent mutuellement.

 

Il semble que pour sortir de l'apparente contradiction qui fait que liberté et déterminisme s'excluent mutuellement et laissent l'homme interrogatif, il faille admettre que si la liberté s'oppose à la contrainte, elle ne s'oppose pas à la nécessité : les interdits alimentaires des religions, par ex., relèvent de la contrainte et non de la nécessité, mais la nécessité commande d'éviter les poisons afin de ne pas violer la loi de conservation de l'espèce, pourtant la transgression reste possible par une décision individuelle de libre décret, même si cela conduit à la mort.

La nécessité fournit ainsi l'interstice dont nous parlions plus haut au sein duquel s'épanouit la surprise de l'aléatoire, le champ de l'indéterminé, de l'indécidable, en même temps que la liberté du démiurge, organisateur et aménageur de la Nature, qu'est l'Homme, car comme l'a écrit le poète Mohamed Iqbal :

 

« Dieu a fait le monde, l'homme l'a fait plus beau encore ».

 

Et puis être dans l'action, créer, inventer, partir à la conquête des étoiles, écrire des poèmes, composer de la musique n'est-ce pas mille façons d'être libre ? Allons plus loin, choisir de mourir dans la dignité ne le serait-ce pas aussi ? Mille et une choses qui relèvent de l'humain ont toute l'apparence de la liberté, il reste à en vérifier la réalité.

 

Conclusion.

 

Si nous ne pouvons nier que le monde que nous observons est bien réglé par des lois que la science peu à peu nous dévoile dans une course telle que chaque énigme élucidée engendre l'énigme suivante, nous croyons véritablement en la liberté de l'homme. Cette liberté passe par sa volonté et son combat incessant pour justement s'affirmer face à la fatalité, le mektoub des arabes, qui voudrait que tout soit écrit, programmé, décidé. Si tel était le cas, la vie ne vaudrait rien, car elle échapperait à toute responsabilisation ; la seule fatalité est la certitude de la mort. Au lieu de cela, nous pensons que nous pouvons, munis de nos seules forces et de notre intelligence rationnelle, aménager le monde et l’embellir. Utopique sans doute mais c'est l'éternel chantier sur lequel, avec nos FF, nous œuvrons.

 

Orlando