Transhumanisme, homme augmenté

L'homme augmenté ou le transhumanisme

Nouvelle révolution industrielle et philosophique ?

Tout commence avec la Convergence NBIC.

On appelle Convergence NBIC, selon le titre d’un rapport publié en 2002 par la National Science Fundation (NSF), l’articulation de plus en plus performante entre quatre disciplines : nanotechnologie, biotechnologie, informatique et cognition (NBIC) qui, mises ensemble, permettraient d’entrer dans un nouveau paradigme scientifique et technologique, mais aussi philosophique en ce sens qu’elles remettent en cause bien des habitudes de pensée, ne serait-ce qu’à travers les progrès extraordinaires de la connaissance des mécanismes du cerveau.

Des projections anxiogènes.

Ce nouveau paradigme ne réjouit pas tout le monde, tant s’en faut, car derrière ce sigle pointent des projections anxiogènes telles que le contrôle des cerveaux, l’espionnage systématique, comme nous l’a fait (re) découvrir Snowden, qui à terme violent toutes les libertés individuelles. Mais aussi la création déjà en cours de super guerriers bardés d’électronique et vêtus de tenues technologiques : exosquelette ? plus électronique en tout genre, les rendant presque invincibles ou à tout le moins furtifs ; En tout cas plus fantastiques que le mythique Robocop des séries télé ; sans parler des drones, massacreurs anonymes, des bombes « intelligentes » (sic) et j’en passe qui ne relèvent pas du domaine militaire. Car, en effet, comment passer sous silence les avatars boursiers, dorénavant à la merci d’algorithmes automatisés capables de déstabiliser n’importe quelle valeur, entreprise voire banque en une nanoseconde et ce simultanément partout dans le monde.

Ajouter aux NBIC les sciences humaines et sociales pour façonner un avenir meilleur aux sociétés européennes ?

En Europe, où persiste un semblant de fibre sociale - mais pour combien de temps encore ? - le même type de rapport intitulé « Technologie convergentes : façonner l’avenir des sociétés européennes » propose d’ajouter à ces quatre disciplines les sciences humaines et sociales. Rien bien sûr pour séduire le monde anglo-saxon tellement inféodé à l’utilitarisme désincarné et à ses théories individualistes, à ses Chicago boys, à l’argent roi et au syndrome du peuple élu des dieux et porte flambeau de la VRAIE (sic) démocratie, version étasunienne. Saura-t-on résister à l'imperium étasunien ?

La convergence NBIC est dorénavant partout,

comme nous allons le voir. Elle est à l’œuvre, par exemple, dans le numérique qui joue un rôle fondamental dans les recherches en biotechnologie, où l’on s’interroge sur la minceur, évidente désormais, de la frontière entre le vivant et l’artificiel (IA ou Intelligence Artificielle). En effet, les recherches poussent vers la possibilité à terme de créer du vivant en utilisant les différents gènes et leur code génétique à la manière d’un langage de programmation, ce qui pourrait déboucher sur la possibilité de programmer des bactéries, par exemple, comme on le fait d’un ordinateur. Mieux – ou pire ? - que le Golem ou Frankenstein. Rappelons que l'on sait créer le fameux acide ARN en laboratoire. De là à mêler biotechnologie et nanotechnologie… le pas est franchi pour que, partant des matériaux organiques et de leurs codes génétiques, on puisse faciliter la production industrielle en créant des bactéries capables de produire des carburants, par exemple. En chemin, les chercheurs explorent et exploitent la voie des ordinateurs quantiques et multiplient ainsi leur capacités de computation.

Des évolutions hallucinantes qui laissent pantois le commun des mortels.

Ce sont des évolutions hallucinantes qui laissent pantois le commun des mortels, mais ne peuvent le laisser indifférent, car c’est de son sort et de son bien être dont il s’agit. Les mathématiciens subodorent un changement d'horizon absolument imprédictible : des logiciels de plus en plus sophistiqués seront capables d’intégrer des capacités d’analyse étendues, des jugements subtils et des solutions innovantes pour répondre aux problèmes posés par les utilisateurs, ce qui fera de la machine « apprenante » un interlocuteur à haute valeur ajoutée, capable de répondre à des requêtes d’information effectuées en langage ordinaire, i.e. comme nous parlons vous et moi. Des robots de nouvelle génération équipés de capteurs, capables d’interagir entre eux et de s’auto perfectionner effectueront des tâches de plus en plus complexes et devraient même remplacer – tiens tiens ! - les salariés dans les emplois de production mais aussi de service, comme dans les hôpitaux où les chirurgiens seront assistés par des systèmes miniatures de chirurgie robotique, réduisant à la fois la durée des procédures, leur caractère invasif et le temps de récupération du patient.

La génomique, une science nouvelle, ouvre des perspectives inquiétantes vers l'eugénisme.

Une science nouvelle, la génomique, ouvre des perspectives pour tout dire inquiétantes.  Il sera possible d'effectuer le diagnostic génomique complet d’un embryon de trois mois à partir de ce qu’on appelle les « cellules circulantes » de la mère, celles en provenance du fœtus recueillies sur la mère par simple prise de sang ; alors un algorithme, actionné par un ordinateur très puissant, permettra ensuite de différencier les séquences du futur bébé de celles de sa mère. Des milliers de maladies génétiques pourront ainsi être dépistées sans faire courir aucun risque ni à la mère (plus d’amniocentèse) ni à l’enfant. L’étape suivante de cette « quête de l’enfant parfait », c’est l’implantation de gènes sur demande avec, qu'on le veuille ou non, ouverture sur l'eugénisme.

Et voilà le fantasme absolu, l'homme augmenté comme le veut le transhumanisme, dont Jean-Claude Guillebaud dit qu'il est une forme d’immaturité militante, marquée par la haine du corps, de ses infirmités et de ses souffrances, de ses imperfections – une haine, en somme, de ce qui fait l’homme. Et bien entendu l'espoir de faire la nique à la mort, ce vieux fantasme qui est à l'origine de toutes les religions.

Peut-on imaginer une vie normale entourée de capteurs, de caméras et d'appareils d'enregistrement de toutes sortes ?

Le cinéma, la télé, les livres de SF nous content tous ce genre d'histoires avec des super héros à côté desquels le surhomme nietzschéen fait figure de plouc, il est vrai que le surhomme de Friedrich est un homme qui assume sa dimension d'homme sans compromis ! Ainsi y rêve-t-on d'hommes dont les capacités sont exponentiellement augmentées grâce aux machines, prothèses et autres bidouillages issus de la nanotechnologie et dont la mort est repoussée sans cesse par la science. Mais l'immortalité, ce vieux fantasme déjà présent dans le mythe de Faust, est hors de portée de l'humanité. Et pourtant, pour certains, c'est dans les tuyaux, comme on dit. Ceux-là, adeptes du lifelogging, ingénierie qui consiste à mettre au point les technologies assurant la capture complète de notre vécu, le « total recall » selon Gordon Bell, ingénieur chez Microsoft et grand prêtre du transhumanisme, imaginent produire d'ici à 2020 des disques durs de 250 térabits qui permettraient aisément d'archiver la totalité d'une existence et ce pour une centaine de dollars, tout au plus. Je vous laisse le soin d'imaginer une vie entourée de capteurs, de caméras et d'appareils d'enregistrement de toutes sortes même miniaturisés !

Caresser l'immortalité grâce à une reconstruction de la personnalité par« l'uploading ».

Mais il y a plus et plus ancien, et c'est l'idée de reconstruction de la personnalité, i.e. la thèse de « l'uploading » qui imagine la possibilité de transférer l'ensemble des connexions synaptiques de notre cerveau vers un support informatique, sauvegardant ainsi pour toujours l’ensemble de nos souvenirs et de notre personnalité. L'immortalité en somme ? Peut-être, mais aussi l'inévitable possibilité d'être « hacké » et de voir de faux souvenirs, terrifiants ou au contraire lénifiants, introduits subrepticement, mais aussi de l'inavouable ou du pénible supprimés pour convenance personnelle : plus de regrets, plus de remords et plus d'inhibitions ! Passez muscade ! Nous pourrions donc faire l'objet de tripatouillages effrayants ce qui ne rassure pas sur l'avenir. Imaginons qu'on introduise des identités ou éléments d'identité d'animaux par exemple, on pourrait ainsi se voir doté du radar des chauve-souris ou du sonar du dauphin ? Moindre mal dira-t-on pour un homme augmenté, voire...

Quand le même cesserait d'être le même et la biodiversité mise en échec

On peut aussi imaginer pire, comme la création de copies clonées qui vivraient chacune des expérience différentes et ainsi ne convergeraient pas, où le même cesserait de l'être, avec les conséquences qu'on peut imaginer... Et enfin, quelles conséquences l’élimination des imperfections aura-t-elle sur la biodiversité humaine qui relève encore, et c'est heureux, de la stochastique naturelle ? Autrement dit, la standardisation génétique de l’humanité comporte-t-elle un risque systémique ? On peut l'imaginer, même si sans recul il est bien difficile de répondre.

La FM se doit d'être vigilante quant à l'abaissement et à la déshumanisation de l'Homme, car le transhumanisme n’est pas un humanisme.

Serions nous alors encore humains ? Je ne la crois pas, mais ce dont je suis sûr c'est que le transhumanisme n’est pas un humanisme et qu'il contredit en cela le projet maçonnique. Pour autant, la Franc-maçonnerie n'est pas hostile au progrès, bien au contraire, et elle ne cesse de le proclamer en promouvant une utopie qui « possède une dimension contestataire qui en fait une force potentiellement émancipatrice ». A l'inverse de l'idéologie, qui cherche à conserver ou renforcer l'ordre social au profit des classes dominantes, elle refuse l'imperfection de l'existant, propose un regard neuf, construit des modèles alternatifs, susceptibles d'être des sources d'inspiration et des moteurs d'action. », rappellent Céline Bryon-Portet et Daniel Keller dans une livraison de « La Chaîne d'Union ». Moderne, dynamique et inventive, la FM se doit toutefois d'être vigilante quant à l'abaissement et à la déshumanisation de l'Homme en filigrane des manipulations en cours qui sont loin d'être inoffensives, surtout aux mains avides et cupides d'apprentis sorciers hors de contrôle.

Penser ensemble l'esprit et la matière pour échapper au strict matérialisme comme aux brume du strict spiritualisme.

Des quatre disciplines des NBIC, la cognition reste le plus énigmatique ce qui n’étonnera sans doute personne, car on touche là un domaine où, nonobstant les fulgurants progrès de la compréhension des mécanismes du cerveau, il reste à acquérir la compréhension globale de l’esprit, sujet de réflexion hautement philosophique s’il en est, où reviendra immanquablement le dilemme esprit/matière qui continuera de dresser front contre front les purs matérialistes et ceux pour qui l’esprit ne peut se résumer à les phénomènes électrochimiques, qui jamais ne prennent en compte les émotions, la culture, le vécu, l'éducation etc. . C'est « l'erreur de Descartes », comme l'a dit Damàsio, qui ajouta que « Spinoza avait raison », qui refusait la séparation esprit/matière... La querelle n'est pas close, mais une des pistes de réflexion, sur laquelle je reviendrai dans une autre prestation, est le constructivisme inhérent à la sculpture du soi et l'auto référence. Il n'y a pas de place pour un spiritualisme faisant fi de la dimension corporelle de l'Homme.

Où en est-on maintenant ?

Les Américains comme les Européens sont sur la brèche à la recherche de ce nouvel Eldorado. Où en sont-ils ? Grosso modo, les projets en question (Human Brain Project, pour les USA et Brain Initiative pour l’UE) s’appuient sur les technologies numériques pour tenter d’en décrypter intimement la biologie. D’énormes moyens (y compris financiers ce qui appelle à retour sur investissements : suivez mon regard...) et puissances de calcul sont mis en œuvre notamment pour essayer de tracer le fonctionnement de chaque cellule d’où l’obligation de l'outil de convergence NBIC. Ces recherches donnent le vertige au profane que je suis, mais le placent dans la position de l'observateur qui subodore que leurs résultats auront une influence déterminante sur la vision qu'il a du monde, sur son devenir et les gouffres d'inégalité qu'elles engendreront car, comme toujours, seuls les nantis et les éduqués auront accès, au moins dans un premier temps, aux avancées visées.

Un futur où « Le meilleur des mondes », d'Aldous Huxley, pourrait bien alors faire figure d'aimable bluette et l'orwellien « 1984 », figure de conte de fées.

C'est pourquoi il faut maintenant s’interroger sur les aspects idéologiques de ces avancées. Google et la NASA ont lancé conjointement un programme appelé Singulary University qui postule que les progrès liés à la « singularité » vont nous faire entrer dans un monde tellement différent du nôtre qu’il devient impossible de l’imaginer. L’une des innovations de Google et de son employé Ray Kurzweil, autre infatigable apôtre de la « trans-humanité », a été la création d’une filiale consacrée à la lutte contre le vieillissement et les maladies qui y sont liées. Va-t-on vers le « bio-man » , cher aux séries télévisées, et vers la « réparation » au coup par coup des outrages du temps ? Une chose est sûre, on ne gagnera pas contre la mort qui est, qu'on le veuille ou non, inscrite dans le vivant, même si on lui joue « trompe la mort » à grands renforts de technologie biologique. L’Anthropocène, où s’épanouissent les NBIC, ne verra jamais le retour du mythique Âge d’Or de la cosmogonie grecque, ni celui de l’Éden biblique ; en revanche, il est lourd de menaces, de manipulations et d'asservissements futurs si l'homme-citoyen-vigilant n'y prend garde . « Le meilleur des mondes », d'Aldous Huxley, pourrait bien alors faire figure d'aimable bluette et l'orwellien « 1984 » figure de conte de fées. Cela dit, la pratique de la vigilance combinée à une défense active et appliquée de la démocratie pourrait - conditionnel impossible à éviter – limiter ou écarter le pire. Ne dit-on que le pire n'est jamais certain ? Il n'empêche voilà un rude défi. Pourra-t-on le relever, nous autres, à notre place et depuis nos tribunes, mais aussi par nos engagements citoyens ? La question est posée.

Orlando