LP, FM et liberté de conscience.

Libre pensée, Franc-maçonnerie et liberté de conscience

 

À l'origine, la franc-maçonnerie n'était pas pour les « gens de peu ».

 

La franc-maçonnerie est née déiste en 1717, en Angleterre. Ses premiers codificateurs furent des pasteurs, tels Désaguliers et Anderson. Après des pérégrinations américaines, elle débarqua en France par les ports de Bordeaux et de Marseille. Elle séduisit d'abord la noblesse et la bourgeoisie éclairées, à la recherche d'une sociabilité reposant sur une égalité qu'on aurait voulu réelle et où la cooptation, le véritable canal du recrutement, ne se ferait plus sur des états, des titres ou sur la fortune, mais sur le seul mérite de l'impétrant. Vœux bien théoriques car la réalité fut loin d'entériner le projet, tant la réalité sociologique (sous la monarchie des Bourbon) et le facteur fortune (il faut pouvoir honorer la capitation et faire face aux frais de bouche des banquets qui suivent les Tenues), il faut enfin être assez instruit pour pouvoir suivre et débattre en loge, toutes choses qui excluaient de facto les « gens de peu ».

 

Le pasteur Anderson pense une maçonnerie déiste, peuplée d'hommes qui ne seront jamais athées stupides ni libertins irréligieux.

 

Le pasteur Anderson fut l'auteur des « Constitutions » éponymes (1723), un ouvrage composé de deux parties, où il précise que « le franc-maçon est obligé, par sa tenure, d'obéir à la loi morale et, s'il comprend bien l'art, il ne sera jamais athée stupide ni libertin irréligieux », tout en accordant à chacun d'être de « cette religion sur laquelle tous les hommes sont d'accord (la religion naturelle1), laissant chacun à ses propres opinions, c'est à dire d'être hommes de bien et loyaux ou hommes d'honneur et de probité etc. » Être libres penseurs en somme, au sens de l'époque évidemment, c'est être plus déiste ou théiste qu'athée car, en ces temps, être libre penseur c'est surtout s'opposer à la doxa catholique.

 

Un objectif de paix et de concorde universelles.

 

La seconde partie reprend les Old Charges, i.e. les Anciens Devoirs des maçons opératifs, et met en place une morale et des pratiques qui prétendent unir et rassembler des hommes sur un objectif commun visant, entre autres, à rechercher la paix et la concorde, après les années terribles de guerres civiles, entre Stuart et Hanovre, qui ravagèrent l'Angleterre. Sans en dire plus sur les objectifs de ce texte, remanié en 1738, notons cependant qu'il a défini le cadre de la maçonnerie, dont, volens nolens, les maçons, d'aujourd'hui encore, sont les héritiers.

 

À grands pas enjambons maintenant la période révolutionnaire qui vit la noblesse déserter les colonnes maçonniques, voire renier d'anciennes appartenances, remplacée par la plèbe instruite, et derechef, enjambons mêmement la période bonapartiste qui asservit - qui en douterait ? - la maçonnerie aux desseins des Bonaparte et arrêtons-nous enfin à 1877, qui est une date fondamentale pour le Grand Orient de France (GOdF), parangon français de la maçonnerie dite libérale.

 

Naissance du Grand Orient de France et Convent révolutionnaire de 1877.

 

C'est en effet en 1877 que le GO, né formellement le 7 avril 1773 de la Grande Loge Nationale, achève sa révolution institutionnelle. Après avoir procédé à l'abrogation de l'inamovibilité des maîtres de loge et introduit le principe de l’éligibilité des fonctions et offices, ce qui lui donnait un caractère libéral, au sens de l'époque, les ateliers s'étaient démocratisés. Ils le feront plus encore après ce mémorable Convent de 1877, qui s'en prit à l'art.3 des Constitutions en usage alors, qui stipulait que : « le maçon connaît et proclame comme point de départ de ses recherches philosophiques et comme fait au-dessus de toute contestation, l’existence de Dieu ». Libéral jusqu'au bout, le GO se contente de suspendre l'obligation de se référer - ad libitum, est-il précisé dans les Rituels - au Grand Architecte de l'Univers, à la croyance en Dieu et en l'immortalité de l'âme. Les conventuels de 1877 avaient bien assimilé les idées de Marie-Alexandre Massol (1805-1875) : « L'ordre des francs-maçons a pour base l'inviolabilité de la personne humaine, fondement de la morale universelle résumée par la devise : Liberté, Égalité, Fraternité. Il a pour but d'en poursuivre la réalisation dans toutes les sphères de l'activité humaine et de travailler à la transformation universelle d'après l'idéal du droit et de la justice. Etc. »2. Annonce, avant l'heure, de l'article premier de la Constitution du GO d'aujourd'hui, dont voici le texte :

« Institution essentiellement philanthropique, philosophique et progressive, la Franc-Maçonnerie a pour objet la recherche de la vérité, l’étude de la morale et la pratique de la solidarité.

Elle travaille à l’amélioration matérielle et morale, au perfectionnement intellectuel et social de l’humanité.

Elle a pour principes la tolérance mutuelle, le respect des autres et de soi-même, la liberté absolue de conscience.

Considérant les conceptions métaphysiques comme étant du domaine exclusif de l’appréciation individuelle de ses membres, elle se refuse à toute affirmation dogmatique.

Elle attache une importance fondamentale à la Laïcité.

La Franc-Maçonnerie a pour devise : Liberté, Égalité, Fraternité. »

 

Maçons et libres penseurs ont en commun la défense du libre examen, de la liberté, de la République, de la démocratie et de la laïcité.

 

L'aggiornamento de 1877 fait, lato sensu, de tout franc-maçon du GO un libre penseur. La preuve en est que, entre les différentes organisations de libres penseurs et la franc-maçonnerie libérale et adogmatique, la double appartenance n'est pas rare. Maçons et libres penseurs ont en commun la défense du libre examen, de la liberté, de la République, de la démocratie et de la laïcité. Ni les uns ni les autres n'ont jamais faibli ni ne faiblissent aujourd'hui sur ces combats, si nécessaires en nos temps troublés. Les francs-maçons et les libres penseurs sont divers, disputeurs et friands de controverses, mais sur ces fondamentaux, ils sont unanimes. La maçonnerie a toute sa place dans le mouvement de la libre pensée, elle en est même un des conservatoires privilégiés.

Inutile de préciser qu'entre le Vatican et la Maçonnerie, ce n'est pas le grand amour et les frères peuvent se vanter d'être excommuniés depuis 1751, excommunication renouvelée en 1821, 1826, 1884 et confirmée en 1961 et en 1985. Pour le catholicisme, qui ne tolère rien en dehors de lui, prétendre penser par soi-même et pratiquer la liberté de conscience ne peut être ressenti que comme une atteinte à la foi et condamné. Faut-il le rappeler, les religions sont des systèmes de pensée clos, qui tiennent en dehors d'eux ceux qui ne s'aligne pas sur la doctrine officielle.

 

LaLiberté de conscience est au centre de la démarche du libre penseur.

 

La liberté de conscience est au centre de la démarche du libre penseur, c'est même parce qu'il possède cette liberté qu'il peut se prévaloir d'être libre penseur. Toutefois, il convient d'en analyser la réalité.

Le première chose qui vient à l'esprit est la mise en interaction de ces deux termes : liberté et conscience qui sont deux concepts fort complexes. La liberté c'est le droit d'agir selon son gré et non sous la pression d'une contrainte extérieure, ce qui en fait un concept essentiellement relatif dans la mesure où les contraintes politiques et sociétales ne peuvent être totalement évacuées. Il ne reste donc en matière de liberté non soumise, essentiellement, que le for intérieur. Quant à la conscience, elle est de deux genres : d'abord la conscience d'être au monde et d'en observer le spectacle, l'être conscient est inséparable de l'être au monde. Ensuite la conscience morale qui, elle, est issue des cogitations et des arbitrages de chacun en terme de bien et de mal ; la conscience est ancrée dans l'individu où elle se mesure au subconscient : « Là où était ça, je dois devenir », selon Sigmund Freud et Paul Ricoeur a pu dire : «Le sujet passe de son archéologie à sa téléologie, i.e. au règne de sa liberté et de son véritable pouvoir de création». Il est évident par ailleurs, que les critères moraux sont contingents du temps, du lieu et de la société à l'instant où on les observent.

 

La liberté de conscience réfute toute entrave ou contrainte dans l'examen des objets de réflexion dont elle s'empare.

 

Armé de ces définitions qui éclairent le sujet, on peut donc risquer cette définition de la liberté de conscience : elle est exclusivement l'exercice de la liberté d'aborder tout sujet en le dépouillant des injonctions, a priori et doctrines prétendant obliger à penser ceci plutôt que cela ou prétendant à une révélation de laquelle il sera interdit de douter ni seulement de la passer au crible de la raison. La position du catholicisme, qui prétend être le gardien de la Vérité révélée, en est une excellente définition en creux. Elle s'énonce en gros comme suit : « La liberté absolue de conscience, prônée par la franc-maçonnerie, les libres penseurs et autres libertins, est une chose à la fois absurde, impossible et blasphématoire pour un être créé puis racheté (!) par Dieu. » Et pour faire bonne mesure, il conseille au croyant de rendre sa conscience aveugle aux tentations de contester, railler ou même réfuter en son for intérieur la vraie foi, à peine de damnation éternelle.

Les tyrannies, les régimes totalitaires et autres dictatures ne pensent pas autrement et leurs menaces de damnation ont noms goulag, camps de concentration ou prisons spéciales.

 

On ne doit pas confondre liberté de pensée et liberté religieuse.

 

La Libre Pensée et ses alliés (rationalistes, athées, francs-maçons et maints scientifiques), ont précisé formellement la liberté de conscience en la sécularisant définitivement, i.e. en la déconnectant de toute morale religieuse ou socio-politique surplombante et/ou hégémonique.

Reste à préciser, pour être complet sur le sujet, que la confusion entre liberté de conscience et liberté de religion doit être évitée et même combattue : la première permet la seconde, mais non l'inverse.

Retenons enfin que la liberté de conscience fonde la liberté de penser et, sans aucun doute, elle est constitutive de la Liberté tout court.

 

 

1On appelle religionnaturelle, la religion qu'on obtient lorsqu'on expurge les religions existantes de tous les éléments les particularisant, notamment de toutes les superstitions et préjugés dont elles foisonnent. Un jouet pour philosophes.

2Encyclopédie de la Franc-maçonnerie. La Pochothèque. Le livre de poche.