L'engagement maçonnique

L'engagement maçonnique,

une ardente obligation.

 

L'Art.1 de la Constitution du Grand Orient de France définit ce qu'elle est, son objet, à quoi elle travaille et ses principes. C'est un texte d'une grande clarté en même temps qu'il définit une très haute exigence.

Elle est donc définie comme une institution essentiellement philanthropique et philosophique – elle aime l'Humanité et est amoureuse de la Sagesse – ; elle est aussi progressive, i.e. qu'elle offre à ses membres la possibilité d'une formation continue qui se déploie, comme une maïeutique, au fil des grades, terme qu'il faut entendre non comme le trivial galon mais comme une graduation dans le développement intellectuel et moral de l'initié. Il s'agit en effet de lui offrir non un enseignement magistral, mais une auto formation, lente maturation au sein du creuset fraternel de la Loge qui offre les vertus des synergies et de l'herméneutique propres au travail en commun et favorise l'approche lucide du fameux « connais-toi toi-même ». En outre, elle se consacre à l'étude de la morale et se consacre à la pratique de la solidarité – la morale étant ce sur quoi tous les membres d'une société tombent d'accord afin que celle-ci soit viable, vivable et harmonieuse, autant que faire ce peut et ait le souci du bien commun. Quant à la pratique de la solidarité, c'est le souci de tout citoyen attentif au bonheur et au bien être partagé avec son prochain. C'est pourquoi il est dit que la Franc-maçonnerie travaille à l'amélioration matérielle et morale, au perfectionnement intellectuel et social de l'Humanité. Et ses Principes, en bonne logique, sont la tolérance mutuelle, le respect des autres et de soi-même, la liberté absolue de conscience.

 

La liberté de conscience est au centre de la démarche du maçon, c'est même parce qu'il possède cette liberté qu'il peut se prévaloir d'être aussi un libre penseur.

 

Le première chose qui vient à l'esprit, c'est la mise en interaction de ces deux termes : liberté et conscience qui sont deux concepts fort complexes. La liberté c'est le droit d'agir selon son gré et non sous la pression d'une contrainte extérieure, ce qui en fait un concept essentiellement relatif dans la mesure où les contraintes politiques et sociétales ne peuvent être totalement évacuées. Il ne reste donc en matière de liberté non soumise, essentiellement, que le for intérieur. Quant à la conscience, elle est de deux genres : d'abord la conscience d'être au monde et d'en observer le spectacle, l'être conscient est inséparable de l'être au monde. Ensuite la conscience morale qui, elle, est issue des cogitations et des arbitrages de l'être en termes de bien et de mal ; la conscience est ancrée dans l'individu où elle se mesure au subconscient : « Là où était ça, je dois devenir » selon Sigmund Freud, et Paul RIcœur a pu dire : «  Le sujet passe de son archéologie à sa téléologie, i.e. au règne de sa liberté et de son véritable pouvoir de création».

 

Une chose à la fois absurde, impossible et blasphématoire pour un être créé puis racheté (!) par Dieu. »

 

Armé de ces définitions qui éclairent le sujet, on peut donc risquer cette définition de la liberté de conscience : elle est exclusivement l'exercice de la liberté à aborder tout sujet en le dépouillant des injonctions, a priori et doctrines prétendant obliger à penser ceci plutôt que cela ou prétendant à une révélation de laquelle il serait interdit de douter, ni seulement de la passer au crible de la raison. La position du catholicisme, qui prétend être le gardien de la Vérité révélée en est une excellente définition en creux. Elle s'énonce en gros comme suit : « La liberté absolue de conscience, prônée par la franc-maçonnerie, les libres penseurs et autres libertins, est une chose à la fois absurde, impossible et blasphématoire pour un être créé puis racheté (!) par Dieu. » Et pour faire bonne mesure, il conseille au croyant de rendre sa conscience aveugle aux tentations de contester, railler ou même réfuter en son for intérieur la vraie foi à peine de damnation éternelle.

Les tyrannies, les régimes totalitaires et autres dictatures ne pensent pas autrement et leurs menaces de damnation ont noms goulag, camps de concentration ou prisons spéciales, sans parler des appels au meurtre, sous forme de fatwa ou autre. La brûlante actualité est là pour nous rappeler qu'il y a des « fous de dieu » pour envisager sereinement le massacre des mécréants. Augustin appelait cela « la miséricordieuse cruauté contre les adversaires de Dieu ».

Les francs-maçons et leurs alliés, ont précisé formellement la liberté de conscience en la sécularisant définitivement, i.e. en la déconnectant de toute morale religieuse ou socio-politique surplombante et/ou à prétention hégémonique.

 

La confusion entre liberté de conscience et liberté de religion doit être évitée.

 

Reste à préciser, pour être complet sur le sujet, que la confusion entre liberté de conscience et liberté de religion doit être évitée et même combattue : la première permet la seconde, mais non l'inverse. Retenons pour l'heure que la liberté de conscience fonde la liberté de penser et, sans aucun doute, qu'elle est au cœur de la Liberté tout court.

 

 L'ordre des francs-maçons a pour base l'inviolabilité de la personne humaine fondement de la morale universelle résumée par la devise : Liberté, Égalité, Fraternité

 

Comment, en effet, travailler à l'amélioration de l'Homme et de la société si l'on n'est pas tolérant, respectueux et libre de tout préjugé, de toute dogmatique ? Affaire d'hommes libres dans des loges libres, la maçonnerie a-dogmatique considère naturellement les « conceptions métaphysiques comme étant du domaine exclusif de l'appréciation individuelle de ses membres » et donc « se refuse à toute affirmation dogmatique », la conséquence logique en est que la laïcité est centrale pour elle. Dès avant le fameux congrès de 1877 qui a fait du Gadlu une option en n'obligeant plus les francs-maçon à croire en dieu et à la vie éternelle, Marie-Alexandre Massol (1805-1875)  écrivait : « L'ordre des francs-maçons a pour base l'inviolabilité de la personne humaine fondement de la morale universelle résumée par la devise : Liberté, Égalité, Fraternité. Il a pour but d'en poursuivre la réalisation dans toutes les sphères de l'activité humaine et de travailler à la transformation universelle d'après l'idéal du droit et de la justice ». Ceci anticipe bel et bien le principe de laïcité comme propre à faire tenir ensemble toutes les composantes de la société, au-delà de leurs particularismes religieux. Ceux-ci sont priés de rester aux portes de l'espace public républicain et de s'y faire discrets, car en effet toute demande d'avantages particuliers pour une religion, un groupe ou une ethnie relève du communautarisme et viole la nature même de la République qui ne connaît et ne reconnaît que des citoyens, sujets de droit et porteurs de droits. Il ne faut jamais se lasser de rappeler que la République a constitutionnellement quatre attributs qui sont les piliers sur lesquels elle s'appuie : elle est indivisible, laïque - nonobstant les scories concordataires encore en usage en Alsace-Moselle et TOM -, démocratique et sociale.

 

Le franc-maçon comme un homme libre et non inféodé à quiconque.

 

« Réunir ce qui est épars et être le centre de l'Union », telle est l'ambition de la maçonnerie. Ambition qui condamne les démarches de type communautaire tel l'apartheid ou les systèmes d'accommodements raisonnables qui sont en vérité des encouragements à la séparation. Listant les fondamentaux de l'Ordre, on ne peut oublier l'injonction de laisser les « métaux » à la porte du Temple parce qu'elle relève de la recherche d'une égalité symbolique réelle, chaque fois que s'ouvrent les travaux en loge. Rigueur et rationalité sont maintes fois rappelées et tout ce qui précède mis ensemble, nous décrit qu'idéalement le franc-maçon comme un homme libre, non inféodé à quiconque, esclave ni de ses vices éventuels ni d’une doctrine religieuse, scientifique ou politique et déterminé à agir sur le monde, dans un esprit altruiste.

 

Dès les premières tenues, si l'apprenti a été attentif et s'il a pu lire le texte de la cérémonie de son initiation, car tout y est explicitement formulé, il connaîtra le chemin sur lequel il devra s'engager y rejoignant ses Frères qui y déambulent déjà. « Quel programme ! » Se dira-t-il sans doute, car il est difficile d'en trouver de plus exigeant, de plus totalement altruiste, mené, qui plus est, sous la loi de la discrétion et du désintéressement. Il est et sera cet acteur engagé dans un combat bien réel et tangible, mais condamné à ne pouvoir le faire nommément au nom de l'Ordre. Ce pourrait être frustrant ? Eh bien il semble que non, sinon la Franc-maçonnerie aurait disparue depuis longtemps.

 

Le franc-maçon brûle ses vaisseau et s'interdit tout repli.

 

Tout au long de son cursus maçonnique, l'initié est appelé à renouveler obligations et engagements. Dès l'initiation il s'engage sur le secret maçonnique, sur le travail qu'il doit accomplir avec zèle, constance et régularité, sur la défense de la justice, des principes et de l'idéal laïque, à se conformer aux prescriptions de la Constitution, à consentir enfin aux éventuelles sanctions en cas de manquement. Comment mieux s'engager à défendre l'idéal laïque et républicain tout en mettant sur le chantier la devise Liberté, Égalité, Fraternité qui implique entre autres la tolérance, l'altruisme et la philanthropie sous le paradigme de la Raison et, tel l'émir à la conquête de l'Andalousie, brûler ses vaisseaux, s'interdisant ainsi tout repli. Ces engagements seront confirmés et renouvelés au grade de Compagnon et à celui de Maître qui y ajoutera qu'il s'engage à être valeur d'exemple pour ses Frères Compagnons et Apprentis, et à les instruire.

 

Un programme d'une exigence sans faille, d'une modernité évidente et non contradictoire de l'Art.1 de la Constitution.

 

Ainsi le franc-maçon prend-il des engagements fermes, constants et récurrents car maintes fois renouvelés. Je voudrais, pour finir sur ce sujet, citer un engagement pris au sein d'un des grades additionnels du cursus du GODF : il constitue un programme d'une exigence sans faille, d'une modernité évidente et non contradictoire de l'Art.1 de la Constitution. En voici un extrait : « [...] je promets de consacrer tous mes efforts, autant qu'il sera en mon pouvoir […]... de refuser toute dictature, quelle qu'elle soit, et de m'y opposer. (…) de résister à tout asservissement de la personne, de la pensée, de l'esprit. (…) de répudier toute volonté de puissance, cause de guerre, de conquête, de domination qui trouble la paix et prive les peuples de la liberté de disposer d'eux-mêmes. Etc. et enfin : je réitère tous mes engagements antérieurs de discrétion et de fidélité maçonnique. […]. ». Belle feuille de route, pas anodine pour un millime d'€uro.

 

L'engagement maçonnique exige donc des hommes qu'ils s'imposent à eux-mêmes une programmatique à la fois spirituelle et matérielle que nous décririons sans hésiter comme une ascèse au plein sens du terme. Avec un tel programme, comment peuvent-ils s'en tirer avec honneur , panache et efficacité, tout en restant éloignés des coteries et des chapelles par trop dogmatiques ? C'est, ce me semble, tout l'enjeu de cette ascèse, mais c'est aussi tout l'enjeu de sa présence au monde, car le franc-maçon a pour vocation affichée, dès les Constitutions d'Anderson, d'agir sur le monde pour le rendre meilleur et plus éclairé.

 

Une méthode qui enseigne la conciliation des contraires et à passer du singulier à l'universel sans se perdre en chemin.

 

L'homme et le maçon en est un, est un être de désir toujours en quête des limites jusqu'où pousser l'organisation de sa vie, de LA vie, vers le souverain bien auquel il aspire pour lui-même et pour l'Humanité. C'est cela d'ailleurs qui stimule à la fois sa curiosité et son dynamisme, mais pour agir, il lui faut une méthode faute de quoi son action pourrait s'avérer brouillonne, voire inopérante.

La méthode maçonnique est assez exceptionnelle, elle enseigne en effet la conciliation des contraires - ou, si l'on préfère, à mettre en coïncidence les oppositions. Notre outil privilégié est le triangle isocèle qui rend visible le ternaire. Imaginons maintenant une droite : à chaque extrémités plaçons des termes antagonistes, par ex. empruntés à la physique quantique, onde et corpuscule. Puis, selon le démarche maçonnique et au moyen du triangle, construisons un triangle isocèle et depuis son sommet observons-en la base. Sur notre base nous installons, s'opposant, onde et corpuscule. Appelons au sommet de notre triangle Niels Bohr qui, en 1927, mit un point final au dualisme onde-corpuscule en démontrant que l'aspect corpusculaire et l'aspect ondulatoire sont deux représentations complémentaires d'une seule réalité. C'est ainsi que naquit le principe de complémentarité et le principe de non contradiction s'en trouva battu en brèche. Grâce au ternaire qui fonde notre démarche intellectuelle, on peut envisager de dépasser le dualisme desséchant, issu de la pensée syllogistique d'Aristote du tiers exclu, et dès lors regarder et s'emparer de l'extraordinaire fertilité du tiers inclus. Le ternaire suscite ainsi ce que les scientifiques appellent les propriétés émergentes (l'enaction de Varela), riches de développements et de découvertes fécondes. Il aide aussi à passer du singulier à l'universel sans se perdre en chemin.

Un autre devoir explicite du franc-maçon est la recherche de la vérité... Mais qu'est ce au juste que la vérité ? C'est un autre débat que nous laisserons de côté faute de place et qui, de toute façon ne connaîtra jamais de clôture.

Le franc-maçon a le goût de la liberté, or on le sait depuis Spinoza, l'homme libre est celui qui s'élève en combattant ses propres préjugés, c'est ce à quoi tout franc-maçon est attelé, son horizon permanent et, redisons-le, une part déterminante de son ascèse.

 

Tel Léon Bourgeois, pour améliorer l'homme et la société, passer à l'action.

 

Une question vient à l'esprit : que peut-on faire pour améliorer l'homme et la société ? Dans un livre, l'Utopie Maçonnique, les auteurs, Céline Bryon-Portet et Daniel Keller, s'arrêtent un temps sur l’œuvre de Léon Bourgeois, maçon avéré, homme politique de haute volée, membre fondateur de la Société des Nations, prix Nobel de la paix ..., on y voit un franc-maçon œuvrant pour le bien de la société française, une homme pour qui nous sommes en dette envers cette société et qu'il convient de la rembourser. La société nous forme et nous fait grandir, telle est sa thèse, en retour nous devons l'aider à s'améliorer. On ne peut certes pas pour autant la rendre parfaite, ni tous les hommes qui la composent, mais en faire grandir quelques uns semble déjà un honorable objectif.

 

Historiette : un petit garçon remettait à l'eau des poissons échoués sur la grève. Passe un homme d'âge mûr qui lui dit : « Mais mon petit tu ne peux pas tous les sauver ». « Certes répond l'enfant, mais celui-ci que je rejette est sauvé, lui ». Nous sommes ce petit garçon et l'homme d'âge mûr représente les sceptiques qui, au nom de leurs doutes ou de leur mauvaise foi, regarde le monde, le critique et surtout ne font rien pour le changer.

 

En conclusion: l'engagement maçonnique n'est pas une mince affaire, ni un plaisant folklore dans le style de ces sociétés philanthropiques qui se mobilisent pour une « bonne action » par an, le font savoir et s'en contentent. L'engagement maçonnique est une ardente exigence, une obligation consentie, certes, mais qui ne doit pas nous faire perdre de vue que, par essence nous avons toujours présent à l'esprit cette autre injonction tirée, elle, du Zarathoustra : « Passer du Tu dois au Je veux ». Toujours la conciliation des contraires ! Après cela comment ne pas s'engager , comment ne pas honorer nos engagements et comment aussi ne pas être dans la dynamique du créateur ?

 

 

Orlando