Brève histoire de la Libre Pensée

 

 

La libre pensée,

une histoire qui nous vient du fond des temps.

 

Pour cette histoire, que nous entreprenons avec circonspection, conscient de l'importance de l'ouvrage et soucieux de ne pas trahir, nous avons décidé de n'entrer dans le détail qu'à partir des libertins de la fin du 17è siècle. Bien sûr, c'est une décision arbitraire, mais toutefois et de manière succincte, nous survolerons cette histoire depuis la Grèce antique en nous arrêtant brièvement sur la Rome impériale, le Moyen-Âge et la Renaissance. On y verra se construire peu à peu et contre la religion une pensée fondée sur la Raison, le scepticisme et, découverte inouïe des Lumières, la tolérance. Ainsi l'enchaînement sera-t-il clair et pour les curieux qui voudraient approfondir cette partie, sans doute trop hâtivement résumée, les repères donnés pourront les aiguiller vers des lectures intéressantes.

 

I- La Grèce polythéiste.

 

Avoir une multitude de dieux permet une certaine indifférence envers ceux qui les remettent en question. La cosmologie hésiodique et homérique avait installés les Olympiens tandis que les mythes helléniques étaient des éléments essentiels de cette culture qui régna sur le pourtour méditerranéen. Cependant, des libres penseurs – on nous pardonnera cet anachronisme – tels Xénophane remettent en cause ces dieux auxquels « Homère et Hésiode ont attribué toutes les choses qui, chez les hommes, sont opprobre et honte, vols, adultère et tromperies réciproques. Les mortels se figurent que les dieux sont engendrés comme eux... » Anthropomorphisme.1 De son côté, Héraclite affirme que le monde n'a été créé ni par un dieu ni par un homme ; « Il a toujours été, il est et il sera ». Pour Parménide, le monde physique est l'être absolu, tandis que Leucippe puis Démocrite développeront la fameuse théorie de l'atomisme. Bref, la culture grecque est bouillonnante et les dieux « en prennent un coup ». Nonobstant Platon, qui dans Les Lois prône la répression, nombre de philosophes grecs remettent en cause la religion officielle, d'où des procès pour impiétés. Socrate, Phryné, Anaxagore, Protagoras etc. en font les frais, mais il s'agit plus de procès d'opinion que de répression à caractère religieux même si le fameux décret Diopeithès2 oblige à croire aux dieux reconnus par l'état ; il s'agit de défendre la cité.

Cependant, la plupart de ces penseurs rebelles à la doxa officielle ont bien du mal à se débarrasser du theos : Pythagore, par exemple, fut l'apôtre d'une religion de salut dont le berceau fut l'orphisme.

Une première observation s'impose ici : la libre pensée surgit et se construit toujours contre une doxa dominante, mais, et on le verra plus loin, n'est pas forcément athée.

 

2- Le monde romain peu à peu phagocyté par le christianisme.

 

Le christianisme a connu un joli paradoxe car il fut taxé d'athéisme par les Romains. Mais n'anticipons pas.

Les élites de la République furent assez massivement incrédules ; c'est ainsi que Plaute faisait rire des dieux dans ses pièces et son collègue Ennius, gagné par l'évhémérisme, fait dire à l'un de ses personnages « Si [les dieux] avaient souci [des hommes], les bons seraient heureux, les méchants malheureux ; or, c'est le contraire qui arrive »3 . Cicéron doute et Cotta déclare : « J'ai peine à me défaire de certaines pensées qui de temps en temps me troublent. », et de citer Épicure qui aurait dit qu'il est difficile de nier l'existence des dieux ; « Oui en public ; mais en particulier, comme nous faisons ici, rien de plus facile »4.

Alors vient Lucrèce, l'auteur du célèbre De natura rerum, peut-être le livre que n'a pas écrit Épicure. L'épicurisme est la première grande tentative d'établissement d'une morale athée reposant sur la seule valeur de l'homme, vivant dans un monde ayant évacué dieu. Bayet écrit « [Ce poème], est dans sa splendeur, un élan passionné de libre pensée, un long cri de guerre à la religion ».5 Lucrèce y vilipende la religion qui pousse l'homme au crime et, à ce sujet, évoque la funeste histoire d'Iphigénie sacrifiée par Agamemnon pour obtenir des vents favorables à la navigation de la flotte grecque en route pour punir Troie. L'attaque pourtant virulente de Lucrèce contre la religion, laisse le pouvoir impérial indifférent ; c'est que l'Empire est tolérant, il a soumit tant de peuples, tant de villes qu'il a l'intelligence de laisser à chacun d'eux ses dieux et, mieux encore, il ne manque pas de les accueillir à Rome même, où fleurissent les temples à leurs divinités.

Il n'en sera pas toujours ainsi. D'abord envers les juifs puis envers les chrétiens, considérés au début comme une énième secte juive. Que se passa-t-il avec ceux-là ? Et bien tout simplement la méfiance envers le monothéisme qui apporta avec lui l'intolérance, l'arrogance de celui qui à raison contre tous les autres et, s'agissant des chrétiens quand ils seront devenus assez forts, la violence et la persécution retournée contre les persécuteurs, avec la même sauvagerie.

Donc, dans un premier temps, les chrétiens sont persécutés, voilà qui est cocasse, pour athéisme dans la mesure où ils apportent des idées parfaitement irrecevables pour le paganisme ; péché originel, rédemption et résurrection, jugement dernier, souffrance exaltée ici-bas pour un rachat ultime dans l'au-delà etc. Ce dieu unique, lointain et amateur de souffrances n'a rien de sympathique pour un Romain habitué à une certaine proximité avec des dieux bien souvent bons enfants.

En février 313, l'empereur Constantin publie l'Édit de Milan qui dispose que dorénavant est instituée la liberté des cultes. Il n'y est certes pas proclamé la liberté de penser, mais qu'à cela ne tienne, les chrétiens en feront un outil pour monter en puissance, dénaturant, par leur pratiques, un texte qui certes donnait enfin le droit d'être chrétien, mais octroyait ce même droit au païen, ce qui leur était insupportable. Constantin fut le premier à violer son propre édit, suivit en cela par Constance qui voulait que tout païen surpris à pratiquer son culte : « soit abattu par le glaive vengeur ».6 En 380, à son tour Théodose le Grand entre en guerre contre le paganisme et les païens, il publie un édit, dit de Thessalonique, qui stipule que « Tous les peuples doivent se rallier à la foi transmise aux Romains par l’apôtre Pierre,(...), c’est-à-dire la Sainte Trinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit. ».De plus, il commet la plus grande sottise qu'un politique puisse faire : il permet à l'Église d'avoir ses propres tribunaux. Cette faiblesse insigne sera, on le verra, lourde de conséquences.

Dès lors, le christianisme triomphe et pendant 14 siècles, jusqu'à la Révolution française, les Églises, toutes les Églises, lutteront, y compris par la violence et la persécution contre toute forme d'incroyance, contre toute libre pensée... et s’entre-tueront bien souvent.

 

3- Le Moyen Âge, un millénaire d'histoire pas si obscurantiste qu'on veut bien le croire.

 

Contre l'hérésie, le Moyen Âge fut implacable et d'une violence effroyable. Durant la calamiteuse croisade contre les Albigeois, par exemple, on massacra allégrement femmes, vieillards et enfants ; on incendia, on rasa villes, châteaux et maisons, le tout au nom du dieu de miséricorde. Pourtant, traquée et punie l'hérésie, qui est alors la forme de la pensée contre la croyance officielle, ne cesse de renaître des cendre des bûchers et des anathèmes de la Sorbonne ou des conciles convoqués tout spécialement pour contrer la pensée ou les écrits d'Abélard, par exemple.

La scolastique, i.e. l'enseignement de la philosophie d'Aristote adaptée au dogme chrétien : « Pose en principe la primauté de la foi, et déclare que l'évidence elle-même doit plier devant la Révélation ».7

Rien pour convaincre un Scot Erigène pour qui : « Toute autorité qui n'a pas l'approbation de la vraie raison se révèle infirme ».8

Averroès, à qui on prête le fameux traité blasphématoire De tribus impostoribus (Des trois imposteurs), selon lequel Moïse, Jésus et Mahomet ne sont que des menteurs,passe pour un crypto- athée. Il traduisit, commenta et fit découvrir les livres, alors inconnus, d'Aristote, la Physique et la Métaphysique, qui bouleversèrent les savants de l'époque, « troublés et émerveillés », dit Georges Duby, en découvrant « la majesté d'un édifice conceptuel dont les structures parfaitement ajustées se présentaient en irréductible contradiction des dogmes chrétiens »9. Exit la scolastique et nouvelle avancée de la pensée libérée. Bien sûr, ces deux ouvrage seront interdits, mais le « mal » était fait.

Le Moyen-Âge comptera de nombreux « intellectuels »10 incrédules dont l'influence grandissante inquiétait le camps adverse, à commencer par Saint Bernard, le fou de Dieu, qui, avec ses semblables, s'échinait à trouver des preuves de l'existence de Dieu. Le besoin de preuve ne prouve bien souvent que le doute et au bout des contorsions auxquelles tout ce petit monde clérical se livra, la seule chose qui parût certaine était que les vérités religieuses sont indémontrables, donc ne peuvent être admises, l'argument d'autorité n'étant pas valide.

Outre l'hérésie, la science qui avançait et l'anti-cléricalisme, furent les trois adversaires que l'Église s’efforça de réduire sans y parvenir, empêchée par ailleurs par le gallicanisme des rois de France qui, lentement mais sûrement, prenait corps et se renforçait depuis Philippe Auguste, puis Philippe le Bel, épaulé par Nogaret, au point de se confronter directement à la papauté. Certes, les rois de France n'étaient pas libres penseurs, mais leur démêlés avec Rome ne facilita pas la tâche hégémonique que s'était fixée l'Église, soucieuse de régenter la vie des hommes, du berceau au tombeau et d'imposer ses volontés aux rois et empereurs (très chrétiens).

L'Église disposait pourtant d'une arme qu'elle croyait imparable : l'excommunication. Elle en usa et en abusa au point qu'elle devint contre-productive en ce sens qu'outre une résistance sans cesse grossie, elle contribua à grossir les rangs des athées en puissance. Dans le diocèse de Grenoble, par exemple : « Plus de la moitié des paroissiens sont [des excommuniés] », mais « ce qui inquiète fort les pasteurs, c'est que la plupart d'entre-eux ne cherchent nullement à obtenir leur absolution et mènent une vie normale ».11Vade retro satanas !

Le Moyen-Âge ne fut donc pas ce temps d'obscurantisme et de crétinisation intégral qu'on veut bien dire et les esprits libres s'y ébattaient, non sans courage il est vrai, mais s'y ébattaient. Ainsi le poète Ruteboeuf interpellait-il les clercs :« Faux papelards, faux hypocrites,/Fausse vie menez et ordre ! ».

Peut-on, pour autant parler de libre pensée dans le sens où on l'emploie de nos jours ? Sans doute pas, mais le ferment est là qui pousse des esprits rebelles, des athées avoués ou non à s'opposer à la doxa universelle d'alors, celle de l'Église prétendument universelle.

 

4- La Renaissance (de la chute de Constantinople en 1453 à la mort de Giordano Bruno en 1600) et l'éclosion d'un scepticisme raisonneur teinté d'athéisme.

 

Plusieurs coups de tonnerre retentissent dans le ciel houleux du catholicismes : la Réforme qui prône une relecture de la Bible, dûment traduite en langue vulgaire, en l’occurrence l'allemand, par Martin Luther, qui en profite pour contester la Vulgate, et la notion de « libre examen » ; l'anglicanisme, né en 1534 des démêlés du roi d'Angleterre Henri VIII avec le Vatican ; l'irruption de la pensée grecque revenue d'un long sommeil, grâce aux intellectuels byzantins fuyant en Italie la chute de Constantinople, mais aussi grâce aux travaux des savants arabes qui s'y étaient toujours intéressés et que la Reconquista a chassés de Grenade. Les Grandes découvertes qui mettent en défaut l'omniscience présumée sur laquelle la papauté et le catholicisme avaient prospéré jusque là, via le thomisme qui n'est qu'un aristotélisme arrangé, donc dévoyé. L'invention de l'imprimerie enfin, qui permet la circulation des idées et surtout la multiplication des livres, jusqu'alors manuscrits.

Les penseurs de cette époque n'auront cependant pas la tâche facile, car la Renaissance est aussi un temps de guerres de religions, de bûchers et d'autodafés et de reprise brutale de l'Inquisition en Espagne et au Portugal. Pourtant, la Renaissance c'est aussi la naissance de l'Humanisme, qui remet l'homme au centre de toute chose et entreprend de faire vivre ce fameux libre arbitre dont Luther n'avait pas imaginé qu'on en puisse dire qu'il s'opposerait radicalement au déterminisme, si pratique pour justifier l’œuvre de Dieu dans toute chose ou événement.

Montaigne qui regardait son temps avec cet œil inimitable de grand humaniste, déclarait « L'impression de la certitude est un témoignage certain de folie et d'incertitude extrême. », ce qui ne fait pas bon ménage avec les vérités révélées, mais plus encore, il élève la voix contre les guerres de religions : « C'est mettre ses conjectures à bien haut prix que d'en faire cuire un homme tout vif » et « Ma créance ne se manifeste pas à coup de poings », de même que contre les violences faites aux habitants du nouveau monde.12

Et puis il y eut, sans ordre précis ni hiérarchie artificielle, Rabelais et l'utopie de l'abbaye de Thélème dont la devise était « Fais ce que voudras », exacte antithèse de l'abbaye chrétienne, qui invite «  Les hommes des temps nouveaux à rompre avec le passé [et] à voir dans la vie non plus un temps d'épreuve et une sorte d'enfer, mais une immense espérance ».13 Copernic qui démolit définitivement le monde géo-centré et introduit l'héliocentrisme ; Érasme, condamné par la Sorbonne en 1526 et 1527 pour propositions « scandaleuses, blasphématoires et hérétiques » met le doute au centre de sa pensée et se moque ouvertement de la foi chrétienne. « Il rit, plaisante, fait des jeux de mots à propos du Christ lui-même. »14 se plaint Étienne Dolet, imprimeur à Paris, pourtant lui-même brûlé vif en cette même ville, en 1546, sous les accusations d'impiété, d'être un athée relaps, un épicurien et un saducéen.15 Dans son livre, « Histoire de l'athéisme », Georges Minois dit de Dolet, de Gruet et de Servet, exécutés eux par les calvinistes à Genève en 1547 en 1553, qu'ils sont des martyres de la libre pensée. En tout cas de l'impérialisme de la pensée vaticane, hégémonique en ces temps.

De fait, tout ces penseurs, auxquels on peut ajouter Giordano Bruno, Pomponazzi, un padouan, Da Vinci, Geoffroy Vallée, Viret, Nancel, La Noue et bien d'autres, s'opposent à la doxa dominante, pensent par eux-mêmes, bien avant le sapere aude de Kant, mais sont loin d'être tous des athées. Nombre d'entre eux sont plutôt des panthéistes au sens où, préfigurant les thèses spinoziennes, la Nature prend la place de Dieu. On peut pour clore ce bien trop rapide aperçu dire qu'à la fin du XVIème siècle, la révolte contre la religion a pris trois visages bien identifiés : le panthéisme, le déisme et l'athéisme d'où découle tout ce que les religions identifient alors comme hérétique.

La libre pensée moderne est en marche et peu à peu se construit ce que sera son corpus conceptuel.

 

5- Le XVIIème siècle : une crise de conscience entre absolutisme royal et injonctions religieuses.

 

Ce siècle fut tout sauf tolérant. Après les frayeurs de la Fronde, le jeune roi Louis XIV conçoit et met en place l’absolutisme politique le plus radical et l'Église, toujours à son combat contre l'hérésie et la pensée non orthodoxe, l'épaule dans cette tâche, en contre-partie de quoi il lui concède, dès 1651, contre le protestantisme honni, les dragonnades, les conversions forcées, la destruction des temples et la révocation enfin de l'Édit de Nantes le 18 octobre 1685. Dès lors, après plus de trente années de tourments, il n'y avait plus de religion autorisée en France en-dehors de la religion catholique. C'était un coup dur pour la minorité protestante encore assez nombreuse, désormais définitivement privée de la relative tolérance dont elle jouissait depuis Henri IV. De la même façon, le pouvoir royal, s'appuyant sur les jésuites, ses ennemis jurés, réprima le jansénisme, ferma Port Royal et dispersa les religieuses qui y vivaient. L'absolutisme royal ne négligea rien, il étendit son contrôle sur toute chose et c'est ainsi qu'il instaura le « privilège du roi » pour l'édition. Un autre nom pour la censure d'état.

Cependant, ni les sabres ni les baïonnettes ni les galères ni les vitupérations religieuses ne peuvent empêcher l'esprit, et moins encore l'esprit libre. Aussi verra-t-on se dresser contre l'Église catholique, apparemment triomphante, un Pascal qui prend la défense de Galilée, mais aussi du jansénisme. Il fera faire des progrès considérables à la science, ce qui n'est guère du goût des clercs, et son fameux pari, a y bien réfléchir, est bien loin de l'affirmation péremptoire de la révélation. Sur la confiance qu'on peut accorder aux vérités d'église, voici ce qu'il écrit : « … ce ne sont pas les bulles seules qui font la vérité des faits […] c'est la vérité des faits qui qui rend les bulles recevables ».16

Avec Descartes les choses se précises, comme l'indique, par exemple, le premier de ses quatre préceptes généraux « ...ne recevoir jamais une chose comme vraie que je ne la connusse évidemment être telle », rien là non plus pour réjouir le prêtre. Ajoutons qu'il introduit des outils conceptuels audacieux comme la géométrie analytique et le mathématisme universel. On connaît la postérité remarquable du cartésianisme rationaliste.

On a souvent appelé les esprit libres et frondeurs de cette époque des libertins et l'Église ne s'est pas privée de leur faire subir le même traitement qu'elle appliqua aux épicuriens, traités de pourceaux, en salissant leurs idées et leurs mœurs présumées. De nos jours, on appelle cela des éléments de langage et/ou des fake news..

Molière était un persifleur pyrrhoniste, un ironiste épicurien et un polémiste habile, il s'attaquait aux perversions et de son temps, ridiculisait les bourgeois mimant les nobles (Le bourgeois gentilhomme), les dévots, (Tartuffe) et son Don Juan, en révolte contre toute forme de sacré, est athée. Paradoxalement, il était sous la protection du Roi Très Chrétien. Ce qui lui épargna bien des déconvenues.

La liste est longue de ses esprits rebelles : Saint Évremont, Ninon, Fontenelle, Bayle, Gassendi. On y trouve des épicuriens atomistes, des sceptiques, mais aussi un athée célébrissime, le curé Meslier « Si l'homme doit renoncer à sa raison pour croire en Dieu, il n'y a plus de limite à l'imposture ». Leur vraie nature est l'audace intellectuelle, ils mettent systématiquement sur le métier et les remettent encore les systèmes religieux ou politique, les dogmes et l'absolutisme étouffant. À côté d'eux prolifèrent les sectes ésotériques, théosophiques et l'alchimie toujours renaissante, pour autant qu'elle ai jamais disparue : Jacob Boehme en Allemagne, Andrea et son mouvement rosicrucien, Robert Fludd, en Angleterre, en sont d'éminents représentants.

Le Grand Siècle fut aussi celui de la contestation utopique : le Télémaque de Fénelon et la cité du Soleil de Campanella semblent porter un désir d'évasion face à l'absolutisme étatique. Cyrano de Bergerac avec ses deux opus « Histoire comique des États et Empire de la Lune » et « (Dito) des États et Empire du Soleil », dépeint le monde comme un être immense, incréé et éternel, composé d'atomes tout aussi éternels et affirme l'unité de la nature en même temps que le monisme le plus strict...

ce qui nous amène à Spinoza et à son Deus sive Natura. Baruch Spinoza qui, dans la préface de son « Traité Théologico Politique », véritable brûlot paru en 1670, dénonce et avec quelle alacrité, les préjugés et les hypocrisies des théologiens et promeut la liberté de philosopher dans la Cité  tout en prétendant que cette liberté est nécessaire à la sécurité de l’État ; c'est dire si de tels propos faisaient tache. Il est par ailleurs un authentique laïque qui ne craint pas de s'en prendre aux clercs, qu'on en juge « La piété, la religion, sont devenues un amas d’absurdes mystères, et il se trouve que ceux qui méprisent le plus la raison, qui rejettent, qui repoussent l’entendement humain comme corrompu dans sa nature, sont justement, chose prodigieuse, ceux qu’on croit éclairés de la lumière divine. » « [ils promeuvent] des préjugés qui changent les hommes d’êtres raisonnables en brutes, en leur ôtant le libre usage de leur jugement, le discernement du vrai et du faux, et qui semblent avoir été forgés tout exprès pour éteindre, pour étouffer le flambeau de la raison humaine. »

Pour Hobbes, l'auteur du Léviathan, les religions sont des inventions humaines provoquées par l'angoisse de la mort et l'inquiétude existentielle et il ne voit dans la différence entre religion et superstition qu'une question d'échelle.17

C'est donc un siècle où la braise de la pensée dégagée de la doctrine officielle, tant religieuse que politique, couve nonobstant la pugnacité des religieux et la censure royale. Du reste, le contrôle étroit exercé sur les paroisses fait apparaître un progrès considérable de l'incrédulité qui touche toute les couches de la population un tant soit peu instruite.18

Tout est en place pour l'effervescence du XVIIIème siècle que Michelet appelait le Grand Siècle.19

 

6- Le XVIIIème siècle : quand « Les Lumières » préparent la Révolution.

 

« Le XVIIIème siècle ne s'est pas contenté d'une Réforme ; ce qu'il a voulu abattre, c'est la Croix ; ce qu'il a voulu effacer, c'est l'idée d'une communication de Dieu à l'homme, d'une révélation ; ce qu'il a voulu détruire, c'est une conception religieuse de la vie. »P Hazard 20

Certes, mais ce que ce siècle remet aussi en cause, c'est la monarchie absolue et centralisatrice qui jamais n'entend ce qui s'exprime hors d'elle. Ce mouvement annonce la fin du « Roi thaumaturge » qui guérit, par la grâce de Dieu, les scrofuleux  : « Le Roi te touche, Dieu te guérit ». Montesquieu dans les «Lettres Persanes » et Voltaire dans le « Dictionnaire philosophique », par exemple, raillent le Roi magicien. Les intellectuels de l'époque sont vent debout contre la collusion Église/Monarchie, car l'Église, aveuglée par son apparente toute puissance, mène implacablement son combat obscurantiste dans le cadre confortable du modus vivendi reconnu depuis le siècle précédent par l'État gallican. Le schéma qui prévaut est le suivant : au le roi, représentant intouchable de Dieu sur terre, l'autorité profane et la protection de l'Église, à l'Église, et sans partage, le domaine spirituel. Posture figée, posture à termes intenable : « Là s'est joué l'échec des Lumières catholiques à la française, entre la dissociation de l'antique alliance des « deux puissances » et le refus d'un changement que rien ne peut plus contraindre, ni la démonstration ni la prédication ».21

Car les Lumières c'est la critiques des préjugés, la pratique de l'examen libre. Les Écritures, ce fonds de commerce des religieux, sont passées au crible de la raison et, ce faisant, un monde nouveau, débarrassé de plusieurs siècles de doctrine augustinienne et de domination intellectuelle des clercs, émerge sous la plume des Montesquieu, Voltaire, Helvétius, d'Holbach, Sylvain Maréchal, Diderot, Sade et bien d'autres, un monde où l'intolérance est condamnée, le mystère et le miracle rejetés, un monde où « sont désormais séparés spiritualité (personnelle) et éthique religieuse ». Pour autant, tous ne sont pas d'accord sur le degré de rejet de la croyance en Dieu : Voltaire est déiste, il hait l'athéisme, mais il est radicalement anticlérical : « Écrasons l'infâme » ; Rousseau interroge la croyance et l'apologétique, mais pense que la religion devenue tyrannique et sanguinaire, rend le peuple sanguinaire à son tour ; Diderot est un athée inquiet quand d'Holbach professe un matérialisme extrême, absolument débarrassé de tout doute et voit dans la religion « une ligue formée par quelques imposteurs contre la liberté, le bonheur et le repos du genre humain ».22. Hume et Kant sont des sceptiques qui affirment l'indémontrabilité de Dieu, tout en concédant sa possible présence...

Il n’empêche, tous ces travaux mènent droit à l'éclosion de la pensée libre escortée de cette notion radicalement nouvelle : la tolérance, autrement dit la faculté de supporter le pluralisme des opinions, des croyances, voire de l'absence de croyance. D'Holbach dans son Système social affirme ; « La liberté de penser en matière de religion ne peut être ravie aux hommes que par une injustice aussi absurde qu'inutile .».

C'est ainsi que le XVIIIème siècle est le creuset d'une philosophie de l'homme séparé de Dieu, du mathématisme, de la science de la mécanique (Newton), d'une morale librement pensée et détachée des injonctions du catholicisme avec le retour du discours sur la loi de nature. Il a donné à l'Homme la mission de s'améliorer lui-même, afin de construire une société faite pour tous les hommes quels qu'ils soient.

La primauté est désormais accordée à la Raison contre les lubies religieuses et, chemin faisant, arrive le grand bouleversement de la Révolution et l'adoption, en 1789, de La Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. Une ère nouvelle s'ouvre.

 

7- Quand le sujet devient citoyen. L'immense bouleversement de la Révolution Française : 1789-1804.

 

La Révolution Française représente un extraordinairecoup de tonnerre dans le ciel du royaume de France, coup de tonnerre qui se répercutera dans les cieux de toute l'Europe. Le 14 juillet 1789 tombait le symbole de l'arbitraire des lettres de cachet, la Bastille ; le 4 août, voit l'abolition des privilèges – la destruction définitive du régime féodal; le 26 août, la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, qui renverse la structuration de la société monarchique, pour la remplacer par le projet du progrès infini, de l'égalité et du droit au bonheur, notion nouvelle introduite par la Constitution des États-Unis d'Amérique. Ainsi, en quelques mois, la Révolution renversa la logique du sujet (de sa majesté) pour la remplacer par celle du citoyen libre, sujet de droit.

François Furet distingue, de la Révolution de 1789 au 18 mai 1804, date où Bonaparte devient empereur héréditaire des Français, deux républiques : l'une Jacobine et l'autre Thermidorienne. Mais la place nous manque aussi renvoyons-nous le lecteur à son ouvrage en deux volumes, sobrement intitulé La Révolution aux Éditions Hachette, collection Pluriel.

 

Quid, en ces temps, de la libre pensée ? Il nous a semblé que les esprits agiles et déliés (Condorcet, Fabre d'Églantine, Dumont, Chaumette, Chénier et bien d'autres) n'aient pas manqués en ces temps de fureur et de guerres civile – la Vendée – et extérieures contre les monarchies européennes liguées contre cette monstruosité républicaine. En outre, ils participèrent d'ailleurs, chacun selon ses convictions à la grande affaire que fut la lutte anticléricale et la consolidation de la République. Nous nous garderons, quant à nous, de confondre la répression féroce du catholicisme et de ses clercs avec la libre pensée car, par exemple, substituer à cette religion le culte de la déesse Raison n'était certainement pas un progrès intellectuel. La tentative de déchristianisation radicale doit être perçue comme une lutte purement politique, mettant en œuvre des moyens parfois condamnables du point de vue humain, mais il s'agissait de remplacer le paroissien soumis par le citoyen éclairé.

Jean René Hébert, exécuté en 1794, fondateur du Père Duchesne, le journal des sections parisiennes les plus radicales, mena sous la Convention la lutte contre les Girondins et la déchristianisation de la France à marche forcée. Il fut pourtant un ardent propagateur du culte de la Raison, ce qui autorise à dire qu'il était plus anticlérical qu'athée ou libre penseur : « Le camarade Jésus a été le Jacobin le plus enragé de toute la Judée » disait-il et aussi :  « […] je nie formellement (être athée) [...] et prêche aux habitants des campagnes de lire l'Évangile ? Ce livre de morale me paraît excellent, et il faut en suivre toutes les maximes pour être un parfait Jacobin. »23 Cette ambiguïté ne sera pas de son seul fait, les révolutionnaires ne se débarrasseront pas si facilement du déisme et du théisme qui faisaient florès depuis le siècle précédent et qui perdurera longtemps encore.

Hébert trouva en travers de son chemin aussi bien Robespierre que Danton, l'un et l'autre opposés à la déchristianisation. C'est que les choses s'avèrent délicates et la résistance de l'Église virulente. Dès le 29 mars 1790 le Saint Siège condamne sans nuance la « Déclaration », notamment les articles assurant à chacun « la liberté de penser comme il lui plaît, même en matière religieuse, et de manifester sa pensée au dehors avec immunité ».24 Nonobstant la vindicte vaticane, l'établissement de l'état de droit, qui découle des droits de l'homme, est la premier acte de l'établissement officiel du droit à penser librement et à en exprimer les fruits en public, par écrit ou sous tout autre moyen.

La Convention fut la première instance politique, en 1794, à séparer l'Église et l'État proclamant formellement la liberté de culte en cohérence avec les nouveaux droits contenus dans la « Déclaration ».

Le Directoire poursuivit cependant la guerre contre le « péril clérical » jusqu'à l'arrivée de Bonaparte, qui se traduira par un revirement à 180°. On le dit libre penseur, il est agnostique, mais en parfait cynique, il précise : « mahométan en Égypte, je serai catholique ici pour le bien du peuple». De fait, il pense qu'une société policée doit avoir une religion et, en bon despote, il entend la contrôler. Reprenant la tradition gallicane, il traite avec la pape Pie VII et signe le Concordat, le 16 juillet 1801, qui fait du catholicisme « la religion de la majorité des Français » ; l'Église, qui s'engage à ne pas revendiquer les biens confisqués, obtient en contre-partie un « traitement convenable » pour ses clercs.

Le Concordat ne fut pas accueilli aussi triomphalement qu'on l'a dit ; mieux, au sortir du Te Deum officiel le fêtant, le général Delmas glissa à l'oreille de Bonaparte : « C'est une belle capucinade. Il n'y manque qu'un million d'hommes qui ont été tués pour détruire ce que vous rétablissez. »25

 

8- Le XIXème siècle ou le combat pour la laïcité.

 

« La grande lutte qui va couvrir le XIXèmè siècle s'engage lorsque l'Église prend ouvertement position contre la liberté des cultes et la liberté de conscience. »26

Dans le même mouvement se forge, en contre bien évidemment, le corpus philosophique qui mènera à la laïcité institutionnelle, réponse nette et carrée de la société civile aux visées hégémoniques des Églises qui livreront leurs combats d'arrière garde tout au long du siècle.

Ce siècle, connut deux empires, la Restauration, avec trois rois, et deux républiques, sans oublier, du 28 mars au 27 mai 1871, l'éphémère Commune, qui marqua durablement les esprits; ce siècle qui vit le triomphe de la société bourgeoise et l'avènement du capitalisme industriel et symétriquement celui du socialisme théorique, comme réponse à la paupérisation d'une partie de la la population ; ce siècle fut celui d'une ébullition intellectuelle extraordinaire où s'affrontèrent deux pensées irréconciliables royalistes contre républicains, croyants contre sceptiques ou incroyants, tenants des pouvoirs forts, bonapartistes ou monarchistes, et républicains démocrates, prônant la prééminence du peuple, exaltation de l'individualisme contre exaltation du bien public.

Les tenants des deux camps, forment avant la lettre, ce que Bourdieu a appelé les « intellectuels collectifs », en ce sens que les moyens de communication : presse et éditions, les rapprochent et que leur travaux sont connus du grand public.

À droite, ce qu'il faut bien appeler la réaction et les ultramontains : Joseph de Maistre, Bonald, Ozanam, Montalembert, Lacordaire, Veuillot , Dupanloup, tous pourfendeurs de la libre pensée. À gauche : les saint-simoniens, Blanc, Hugo, Michelet, Quinet, Gambetta, Ferry, Paul Bert, Waldeck Rousseau, Clemenceau, Combes, Jaurès, Renan brandissent la « libre pensée » comme le drapeau d'une bataille idéologique et politique, ce qu'elle est en effet. Au gré des aléas politiques : empires bonapartistes et Restauration bourbonienne puis orléaniste , se crée un corpus législatif défavorable à la fois aux républicain et à la pensée libre. Quand ils reviennent au pouvoir, les républicains votent des lois libérales, dégagées de l'influence du catholicisme, telles les lois sur la liberté de la presse en 1881 ou l'organisation de l'enseignement primaire obligatoire, gratuit et laïque, voulu par Jean Macé et dont s’acquittera avec le brio que l'on sait Jules Ferry. Ils avaient déjà exclus les congrégations de l'enseignement, en 1828. C'était trop pour l'Église comme pour la Droite réactionnaire qui, en réponse, ouvrirent la guerre scolaire. « Papes, évêques, doctrinaires, hommes politiques, journalistes reprochent à l'école « sans Dieu » non seulement de vouloir déchristianiser la France, mais d'être l'école du crime... [d'être] une peste et un fléau pour le genre humain ».27 Ce fut une bataille décisive remportée « au finish » par les laïques et les libres penseurs, mais n'anticipons pas.

 

Avant de poursuivre, il convient de s'arrêter sur un phénomène qui fut, à défaut d'être décisif, du moins important au sens où il fédérait de nombreux membres dont l'influence et le statut se faisait sentir au quotidien : la franc-maçonnerie.

 

Franc-maçonnerie et libre pensée.

 

La franc-maçonnerie est née déiste, en 1717, en Angleterre. Ses premiers codificateurs furent des pasteurs tels Désaguliers et Anderson. Après des pérégrinations américaines, elle revint en France par les ports de Bordeaux et de Marseille. Elle séduit d'abord la noblesse et la haute bourgeoisie éclairées à la recherche d'une sociabilité reposant sur une égalité qu'on aurait voulu réelle et où la cooptation, la véritable canal du recrutement, ne se ferait plus sur des états, des titres ou sur la fortune (encore que!), mais sur le seul mérite de l'impétrant. Vœux bien théoriques car la réalité fut loin d'entériner le projet, tant la réalité sociologique (sous la monarchie des Bourbons) et le facteur fortune (il faut pouvoir honorer la capitation et faire face aux frais de bouche des banquets qui suivent les Tenues), il faut enfin être assez instruit pour pouvoir suivre et débattre en loge. Tout cela mis ensemble excluait de facto les « gens de peu ».

 

Le pasteur Anderson fut l'auteur des « Constitutions » éponymes (1723), un ouvrage composé de deux parties, où il précise que « le franc-maçon est obligé, par sa tenure, d'obéir à la loi morale et, s'il comprend bien l'art, il ne sera jamais athée stupide ni libertin irréligieux », tout en accordant à chacun d'être de « cette religion sur laquelle tous les hommes sont d'accord (la religion naturelle), laissant chacun à ses propres opinions, c'est à dire d'être hommes de bien et loyaux ou hommes d'honneur et de probité etc. » Soyez libres penseurs en somme, au sens de l'époque évidemment, plus déiste ou théiste qu'athée, comme on l'a déjà dit.

La seconde partie qui reprend les Old Charges, i.e. les Anciens Devoirs des maçons opératifs, met en place une morale et des pratiques moins coercitives que visant à unir et rassembler des hommes sur un objectif commun de recherche de la paix civile, après les années terribles de guerres civiles qui ravagèrent l'Angleterre, entre Stuart et Hanovre et sous la houlette de Cromwell. Sans en dire plus sur les objectifs de ce texte, remanié en 1738, notons cependant qu'il a défini le cadre de la maçonnerie , dont nolens volens, les maçons d'aujourd'hui sont les héritiers.

 

À grands pas enjambons maintenant la période révolutionnaire qui vit la noblesse déserter les colonnes, voire renier d'anciennes appartenances, remplacée par la plèbe instruite, et derechef, enjambons mêmement la période bonapartiste qui asservît la maçonnerie aux desseins des Bonaparte et arrêtons-nous enfin à 1877, qui est une date fondamentale pour le Grand Orient de France (GODF).

C'est en effet en 1877 que le GO, né formellement le 7 avril 1773 de la Grande Loge Nationale, achève sa révolution institutionnelle. Après avoir auparavant procédé à l'abrogation de l'inamovibilité des maîtres de loge et introduit le principe de l’éligibilité des fonctions et offices, ce qui lui donnait un caractère libéral, au sens qu'avait ce mot à l'époque, les ateliers s'étaient démocratisés ; ils le feront plus encore après ce mémorable Convent qui abolit l'art.3 de ses Constitutions qui stipulait que « le maçon connaît et proclame comme point de départ de ses recherches philosophiques et comme fait au-dessus de toute contestation, l’existence de Dieu ». Toujours libéral et tolérant, le GO suspend, de facto, l'obligation à la référence au Grand Architecte de l'Univers, à la croyance en Dieu et en l'immortalité de l'âme. Les conventuels avaient bien assimilé et fait leurs les idées de ce pionnier que fut Marie-Alexandre Massol ( 1805-1875) : « L'ordre des francs-maçons a pour base l'inviolabilité de la personne humaine fondement de la morale universelle résumée par la devise : Liberté, Égalité, Fraternité. Il a pour but d'en poursuivre la réalisation dans toutes les sphères de l'activité humaine et de travailler à la transformation universelle d'après l'idéal du droit et de la justice. Etc. ». En somme l'annonce, avant l'heure, de l'article premier de la Constitution du GO , dont voici le texte :

« Institution essentiellement philanthropique, philosophique et progressive, la Franc-Maçonnerie a pour objet la recherche de la vérité, l’étude de la morale et la pratique de la solidarité.

Elle travaille à l’amélioration matérielle et morale, au perfectionnement intellectuel et social de l’humanité.

Elle a pour principes la tolérance mutuelle, le respect des autres et de soi-même, la liberté absolue de conscience.

Considérant les conceptions métaphysiques comme étant du domaine exclusif de l’appréciation individuelle de ses membres, elle se refuse à toute affirmation dogmatique.

Elle attache une importance fondamentale à la Laïcité.

La Franc-Maçonnerie a pour devise : Liberté, Égalité, Fraternité. »

 

L'aggiornamento de 1877 fait, lato sensu, de tout franc-maçon du GO un libre penseur. La preuve en est que, entre les différentes organisations de libres penseurs et la franc-maçonnerie libérale et adogmatique, la double appartenance n'est pas rare. Maçons et libres penseurs ont en commun la défense de la liberté (des libertés), de la République, de la démocratie et de la laïcité. Ni les uns ni les autres n'ont jamais faibli ni ne faiblissent aujourd'hui sur ces combats si nécessaires en nos temps troublés. Les francs-maçons et les libres penseurs sont divers, disputeurs et friands de controverses, mais sur ces fondamentaux, ils sont unanimes. La maçonnerie a toute sa place dans le mouvement de la libre pensée, elle en est même un des conservatoires privilégiés.

Inutile de préciser qu'entre le Vatican et la Maçonnerie, ce n'est pas le grand amour et les frères peuvent se vanter d'être excommuniés depuis 1751, excommunication renouvelée en 1821, 1826, 1884 et confirmée en 1961 et en 1985. Pour le catholicisme, qui ne tolère rien en dehors de lui, des gens qui prétendent penser par eux-mêmes et pratiquer la liberté de conscience ne peuvent qu'être ressentis en ennemis de la foi.

 

Liberté de conscience.

 

La liberté de conscience est au centre de la démarche du libre penseur, c'est même parce qu'il possède cette liberté qu'il peut se prévaloir d'être libre penseur. Toutefois, il convient d'en analyser la réalité.

Le première chose qui vient à l'esprit, c'est la mise en interaction de ces deux termes : liberté et conscience qui sont deux concepts fort complexes. La liberté c'est le droit d'agir selon son gré et non sous la pression d'une contrainte extérieure ce qui en fait un concept essentiellement relatif dans la mesure où les contraintes politiques et sociétales ne peuvent être totalement évacuées. Il ne reste donc en matière de liberté non soumise, essentiellement que le for intérieur. Quant à la conscience, elle est de deux genres : d'abord la conscience d'être au monde et d'en observer le spectacle : l'être conscient est inséparable de l'être au monde. Ensuite la conscience morale qui, elle, est issue des cogitations et de des arbitrages de l'être en terme de bien et de mal ; la conscience est ancrée dans l'individu et elle doit se mesurer au subconscient : « Là où était ça, je dois devenir » selon S. Freud et Paul Ricoeur a pu dire : « Le sujet passe de son archéologie à sa téléologie, i.e. au règne de sa liberté et de son véritable pouvoir de création».

Armé de ces définitions qui éclairent le sujet, on peut donc risquer cette définition de la liberté de conscience : elle est exclusivement l'exercice de ma liberté à aborder tout sujet en le dépouillant des injonctions, a priori et doctrines prétendant m'obliger à penser ceci plutôt que cela ou prétendant à une révélation de laquelle il me sera interdit de douter ni seulement de la passer au crible de ma raison. La position du catholicisme, qui prétend être le gardien de la Vérité révélée est une excellente définition en creux. Elle s'énonce en gros comme suit : « La liberté absolue de conscience, prônée par la franc-maçonnerie, les libres penseurs et autres libertins, est une chose à la fois absurde, impossible et blasphématoire pour un être créé puis racheté (!) par Dieu. » Et pour faire bonne mesure, il conseille au croyant de rendre sa conscience aveugle aux tentations de contester, railler ou même réfuter en son for intérieur la vraie foi à peine de damnation éternelle.

Les tyrannies, les régimes totalitaires et autres dictatures professent les mêmes idées et les menaces de damnation ont nom goulag, camps de concentration ou prisons spéciales, car l'expression de liberté de conscience pose de gros problèmes aux sociétés dominées soit par des religieux, soit par des systèmes politiques anti-démocratiques.

La Libre Pensée et ses alliés (principalement francs-maçons), ont précisé formellement la liberté de conscience en la sécularisant définitivement, i.e. en la déconnectant de toute morale religieuse ou socio-politique surplombante et hégémonique.

Reste à préciser, pour être complet sur le sujet, que la confusion entre liberté de conscience et liberté de religion doit être évitée, voire combattue : la première permet la seconde et non l'inverse.

On retiendra de tout cela que la liberté de conscience est au cœur de la liberté de penser et sans aucun doute au cœur de la Liberté tout court.

 

On ne peut évidemment pas ignorer les libres penseurs hors de France. Faute de place, nous ne nous arrêterons que sur Charles Darwin et Goethe. Darwin petit-fils de déiste et fils de libre penseur, agnostique lui-même, apporta, avec sa théorie de l'évolution, un démenti cinglant aux sornettes de la Genèse. Il fut repris, commenté et fit, à l'époque, le bonheur de toute une génération de penseurs. Goethe, le plus grand poète allemand (1749-1832) était résolument rationaliste. Il a écrit que ce qu'il haïssait le plus c'était la croix (le christianisme) et les punaises. Dans une lettre à l'écrivain suisse Lavater, Goethe écrivit : « Jamais rien ne pourra me convaincre, fût-ce une voix prétendue divine, que l'eau peut brûler, que le feu peut étancher la soif, qu'une femme peut concevoir sans l'aide d'un mâle, qu'un mort peut ressusciter, etc. ».

 

À ce moment de l'Histoire, le libre penseur peut être aussi bien déiste, théiste ou agnostique qu'athée, d'où une source infinie de malentendus. Retenons que les libres penseurs athées, appuyés sur les philosophies de Hegel, Marx ou Feuerbach, proposent une vision globale du monde qu'ils s'efforcent d'expliquer et de réorganiser en fonction de l’inexistence de Dieu, tandis que théistes et déistes restent enfermés dans des réminiscences religieuses dont ils ont du mal de s'extraire et que les agnostiques s'installent dans le confort de l'épochè, la suspension du jugement.

 

9- 1848-1995, les organisations de la Libres Pensée.

 

Tant de batailles menées contre eux par les Églises et à l'occasion des campagnes « anti-dreyfusardes » incitèrent les libres penseurs à se mobiliser pour défendre la liberté qu'ils jugeaient menacée, aussi la nécessité de l’organisation formelle se fit-elle impérieuse.

 

En 1848 est créée la « Société Démocratique des Libres Penseurs » présidée par Jules Simon. Parmi ses membres est Victor Schoelcher qui fit supprimer l’esclavage des noirs dans toutes les colonies françaises.

En1864 : Les libres penseurs, singulièrement les proscrits du 2 décembre 1851, participent à la création, à Londres de l’AIT. (Association internationale des travailleurs), plus connue sous le nom de Première Internationale, en compagnie de Karl Marx, Bakounine, Engels, etc. Où l'on voit les interactions entre libre penseurs et socialisme naissant, sans oublier des liens évidents également avec la mouvance anarchiste, se mettre en place.

En 1866, parait l'hebdomadaire blanquiste parisien, La Libre Pensée, dirigé par Émile Eudes, futur général de la Commune.

Ainsi la Libre Pensée s'organise et les libres penseurs de tous les pays tiennent congrès, voire réunion anti-conciliaire. Au crépuscule du second Empire, à Genève, se tient le Congrès de la Libre Pensée et celui de la Paix : Victor Hugo, Louis Blanc, Clemenceau, Ledru–Rollin y assistèrent tandis qu'en Italie, en 1870, lors du Concile Vatican I, ils tiennent à Naples un anti-concile international où furent précisés les principes généraux de la Libre Pensée et proclamé leur attachement au rationalisme.

En 1871, La Commune de Paris, sur la demande insistante des libres penseurs, décrète, le 2 avril, à la fois la séparation de l’Église et de l’État et la suppression du budget des cultes, mais aussi la nationalisation des biens, dits de mainmorte, appartenant aux congrégations religieuses.

En 1880, estfondée l’Internationale de la Libre Pensée, qui tient, la même année, à Bruxelles son premier congrès. Idem, Ludwig Büchner fonde l'Union Mondiale des Libres Penseurs. Tous ces mouvements ont en commun de définir la Libre Pensée comme une «société rationaliste et athée ».

Peu à peu, le corpus idéologique prend forme, c'est ainsi qu'en Septembre 1889, le Congrès universel de Paris déclare, en substance : « La libre pensée a été, est et sera la véritable émancipation de l’humanité ». Elle œuvre pour « la paix internationale,la paix intérieure. Elle veut que l’outil soit à l’ouvrier, la terre au laboureur et la fortune publique à tous. La Liberté, l’Égalité, la Fraternité ne seront plus de vains mots, et la République sera triomphante ».

La création de la Fédération française de la Libre Pensée intervient en 1890. Puis en Novembre 1902 à l’initiative de Victor Charbonnel, directeur de l’hebdomadaire anticlérical La Raison, naît l’Association Nationale des Libres Penseurs de France. On y trouve des dreyfusards (Alphonse Aulard), des radicaux (Ferdinand Buisson) qui y dit :« Un libre-penseur ne veut sous aucun prétexte se laisser imposer ni Dieu, ni Maître, il ne veut rien croire a priori », des socialistes (Aristide Briand, Marcel Sembat) et, bien sûr, des anarchistes (Sébastien Faure), toutes ces personnalités siègent à la Commission Exécutive.


Le mouvement de la Libre Pensée est bien alors en symbiose avec socialistes, républicains, anticléricaux et anarchistes ; mais aussi avec les tenants de l'école laïque et les associations qui la soutiennent, les pacifistes aussi, bref tous les mouvements que combattent la Droite réactionnaire et le catholicisme ultramontain.

En 1904 : fin septembre, se tient le Congrès international des libres penseurs dit le « Congrès de Rome », avec grand défilé au chant des hymnes révolutionnaires. Son succès fut éclatant par le nombre (3 000 personnes) et la renommée des personnalités qui participèrent à ses travaux. Ce Congrès marque une date mémorable dans l’histoire de la Libre Pensée mondiale. C'est à cette occasion qu'elle détermine sa position à partir des trois grands principes définis par la Charte qui y fut adoptée à l’unanimité : « La Libre Pensée est démocratique, laïque et sociale. Au nom de la dignité humaine, elle rejette le triple joug : du dogmatisme dans tous les domaines et en particulier, en matière religieuse et morale, du privilège en matière politique, du profit en matière économique ».

En 1905 se réunit à Paris leCongrès mondial au palais du Trocadéro, auquel assiste André Lorulot, il sera marqué par l’inauguration, face au Sacré-cœur, de la statue du chevalier de la Barre. Le Congrès opte pour le pacifisme, le désarmement général et, en avance sur son temps, appelle de ses vœux l’arbitrage international imposé. Il adopte enfin la devise « Guerre à la guerre ».

Le 10 novembre 1905, la loi de Séparation est adoptée qui est une manière de triomphe pour la Libre Pensée. L'histoire montre que le combat n'est pas terminé. 1906 : fondation du journal La calotte.

En 1921 une nouvelle scission voit la création de la Fédération National de la Libre Pensée et d’Action Sociale, sous la direction d'André Lorulot un acteur central de la libre pensée.

En 1925 : réunification et naissance de la Fédération Nationale des libres penseurs de France et des colonies qui fixe comme but à la Libre Pensée « l’instauration d’une société libre, sans exploitation ni tyrannie d’aucune sorte » et se déclare « indépendante de tous les partis (et) fait appel à tous les hommes d’avant-garde sans exception : républicains, radicaux, socialistes, communistes, libertaires. ». Toujours ce souci de réunir sans exclusive les forces vives républicaines.

En 1925 toujours, apparition de la Fédération internationale de la Libre Pensée prolétarienne plus connue sous le nom d’Organisation des Travailleurs sans Dieu. La nouvelle Fédération Nationale continua à faire partie de l’ancienne internationale toujours installée à Bruxelles.

En 1935, la Libre Pe,sée adhère au Front populaire et à la Commission du plan de la CGT.

Le 29 décembre 1935 à la mutualité, à l’appel de la Libre Pensée, se constitue le Front laïque qui groupait, aux côtés des organisations laïques et rationalistes, tous les partis du Front populaire.

En 1936, au Congrès mondial de Prague à lieu la réunification de deux internationales, grâce, entre autres, à la ténacité de la Section française.

En 1936, du 13 au 15 août se tient le Congrès national d’unification avec les Travailleurs sans Dieu ; la Fédération nationale, déjà forte d'environ 24.000 membres (!) accueille ses quelques 4.000 adhérents.

En 1939, la Libre Pensée, réunie en congrès à Clermont-Ferrand, dénonce un projet de loi Daladier en préparation, qui autoriserait le retour des congrégations religieuses. En Septembre, la Libre Pensée, journal de la Fédération Nationale parait sur 4 pages et publie l’appel du Bureau National pour le maintien de l’Association.

En janvier 1940, André Lorulot condamne l’agression soviétique contre la Finlande et soutient le maintien des tendances de gauche et d’extrême-gauche au sein de la Libre Pensée.

En octobre 1940, le gouvernement du Maréchal Pétain interdit la Libre Pensée, mais par le biais de la solidarité, une action clandestine perdure cependant. L’Idée Libre cesse de paraître après son ultime numéro de Juin 1940. De nombreux libres penseurs entreront dans la clandestinité et grossiront les rangs de la résistance. Pendant la guerre, l’abbé Bergey de la Gironde demandera l’arrestation de Lorulot. La haine et la réaction sont à l'ouvrage.

En 1945, le gouvernement provisoire ne sera pas tendre avec la Libre Pensée, il refuse la parution du journal La Libre Pensée et l'accès à la radio, mais toutefois, en avril, la Libre Pensée N°1 peut paraître et titre : « L’École laïque en danger » et dénonce les catholiques infiltrés dans la Résistance pour protéger le clergé collaborationniste. En novembre elle titre : « Le M.R.P., voilà l’ennemi ! »André Lorulot rend un vibrant hommage aux libres penseurs disparus pendant la guerre. Jean Cotereau propose la reconstitution du Front Laïque.

En 1946, diverses associations de libres penseurs fusionnent sous l’égide de la Fédération Nationale. Le Front Laïque reconstitué désormais Cartel d’Action Laïque tient son Congrès national à Dijon et crée son journal de propagande « La Raison militante », qui sort en décembre et dont le rédacteur en chef est Jean Cotereau. Le vieux combat reprend pour la laïcisation de l’Alsace Moselle, la nationalisation des pompes funèbres et l'érection d'une statue du chevalier de La Barre à Montmartre, l'ancienne ayant été détruite sous Vichy.

En 1947, la Libre Pensée est vent debout contre la guerre d'Indochine et entreprend des démarche pour la reconstitution d’un groupe inter-parlementaire des libres - penseurs.

En Mars 1948, la Libre Pensée dénonce les subventions publiques aux écoles privées, et André Lorulot prévient: « La bataille va donc s’engager à fond : pour ou contre les subventions aux écoles catholiques, c’est-à-dire pour ou contre l’École laïque ». La Raison Militante publie la liste de tous les préfets et élus qui se rendent à des cérémonies religieuses, violant ainsi la laïcité.

En 1949 le Congrès Mondial se réunit à Londres, pour la première fois depuis le Congrès de l’Union Mondiale à Rome, sous le patronage de Jean Rostand, Becquerel, Albert Bayet, Couchoud, Prosper Alfaric et Joliot-Curie. Les beaux esprits ne manquent pas.

1950, 51, 52, André Lorulot est sur tous les fronts : il s'en prend aux « Munichois contre la laïcité » dans un édito retentissant, il dénonce la collusion de la gauche et du M.R.P et « Le Nouvel Ordre Moral », il écrit à Édouard Herriot, Président de l’Assemblée Nationale, ausujet du socle de la statue d’Étienne Dolet, place Maubert. En 1952 la Libre Pensée tient congrès à Nantes et participe à Bruxelles au XXXème Congrès International de la Libre Pensée.

1954, 55, le combat se fait de plus en plus aigu. 1954 : La Libre Pensée dénonce le Primat des Gaules, Gerlier qu'elle taxe de fasciste. Le 27 Juin se tient une manifestation à la Butte Montmartre pour exiger la ré-érection de la statue du Chevalier de la Barre. Le congrès se tient à Niort, salué par le camarade Gaillard. André Lorulot adresse son salut à Messali Hadj, leader nationaliste algérien. Le congrès exige la fin de sa résidence forcée et lui adresse une délégation officielle composée notamment de Lorulot et Cotereau. Cette même année se tient le Congrès de l’Union Mondiale au Luxembourg. 1955, en janvier, la Libre Pensée dénonce « le mensonge de la prétendue démocratie chrétienne » et condamne le déplacement forcé de Messali Hadj en Vendée. En juin, le Congrès se tient à Marseille et il adopte un vœu pour la constitution d’un Front Laïque.

Entre temps, la dynamique section d’Alger s'est prononcée pour « l’égalité des droits entre tous les habitants de l’Algérie, pour des élections libres dans un collège unique, pour la séparation des Églises et de l’État ». On sait qu'elle ne fut pas entendue. En décembre, le monument d’Étienne Dolet est inauguré à Orléans, grâce à une souscription nationale de la Libre Pensée.

En 1956 André Lorulot dénonce l’abandon de la laïcité par la gauche au pouvoir et rappelle qu' aucune subvention ne doit être accordée à des établissements privés !La Libre Pensée s’adresse aux partis de gauche qui viennent de remporter les élections et leur demande d'abroger la loi Barangé. En pure perte, bien entendu.

En 1958, la Libre Pensée ne se trompera pas de camp : Jean Cotereau dénonce le coup de force du 13 Mai. La Libre Pensée participe à la manifestation du 28 Mai, de la Nation à la République « Pour la défense des libertés républicaines et démocratiques menacées » et condamne condamne le référendum gaulliste. Cette année là, le scandale du curé d’Uruffe, auteur d'un double crime et suborneur de jeunes filles, ne l'aura pas laissée indifférente.

1959 : le combat pour l'école laïque se poursuit aussi en mars, la Libre Pensée s’inquiète-t-elle des projets du ministre Boulloche (SFIO) en matière scolaire et s’interroge sur la fin de l'école laïque. En Mai, est adressée une lettre ouverte à Michel Debré (Président du Conseil) et à M.Michelet, le Garde des Sceaux, contre l’obligation annoncée des jurés de prêter serment « devant Dieu et devant les hommes ». Cette disposition ne sera abrogée qu’en 1972 !

1960, 61, 62, 63. La Libre Pensée rejoint la pétition du Comité National d'Action Laïque (CNAL) pour l’abrogation de la loi Debré et appelle tous les groupements affiliés à la faire signer massivement. La Raison annonce qu’au 20 Mars, la pétition du CNAL a recueilli 5.900.000 signatures. René Labrégère représente la CAN au grand rassemblement laïque du 19 Juin 1960 où sont rassemblées les 10.813.697 signatures contre la loi Debré et où est voté le Serment de Vincennes28. Avril 61, la Libre Pensée condamne le putsch des généraux d’Alger, et le 13 février 62, elle participe à la manifestation contre le massacre de Charonne. En juin, elle soutient la grève de la faim de Louis Lecoin. Par ailleurs, elle se prononcera pour le NON au référendum sur l’élection du président de la République au suffrage universel. Elle avait bien compris que cette élection pérenniserait un système de monarchie élective. André Lorulot, Président de la Libre Pensée décède en mars 1963.

Tout au long des années 60/70, la Libre Pensée mène ses combats pour la laïcité (opposition à la réforme Haby), contre le cléricalisme et contre toute forme de dictature (condamnation de Pinochet). C'est en 1974 qu'elle emménage dans de nouveaux locaux sis au 10/12 rue des Fossés Saint-Jacques, à l’endroit de l’ancien hôtel des mousquetaires du Roi. En 1978 – 1979, la Libre Pensée participe aux campagnes pour le droit à l’avortement.

En 1980, à l’occasion du voyage du pape en France, est inaugurée la plaque sur le siège national en hommage à Ferdinand Buisson et à la loi de Séparation des Églises et de l’État. En octobre, condamnation de l'attentat de la rue Copernic, la Libre Pensée n'apprécie pas les assassins.

Le déclin.

La libre pensée a une dimension anarchiste incontestable dans la mesure où elle partage avec les libertaires le refus de toute doctrine ou dogme imposés et donc qui ne seraient pas passés au crible de la critique rationnelle. Rejetant les affirmations a priori, elle ne retient que ce que la science expérimentale démontre sans exclure que les progrès scientifiques ne puissent, à termes, renverser telle vérité aujourd'hui admise. Pour elle, il n'y pas de vérité absolue, il n'y a que des vérités partielles, relatives et transitoires. La libre pensée ne s'interdit aucune recherche dans quelque domaine que ce soit, privilégiant la raison, elle constitue ainsi un adversaire redoutable pour tous les doctrinaires religieux, philosophiques ou politiques, qui ne manquent pas de la combattre. Au Congrès de Genève, en 1902, lui fut donnée la définition suivante : « [c'est]: le droit au libre examen. Elle exige que toute affirmation soit un appel de l'esprit à l'esprit, qu'elle se présente avec ses preuves, qu'elle se propose à la discussion, qu'aucun homme par suite ne prétende imposer sa vérité aux autres hommes au nom d'une autorité extérieure et supérieure à la raison. ». Comment mieux dire ? Ajoutons que la libre pensée est une méthode, mais certainement pas une doctrine : qu'elle se prétende telle, alors victime d'une contradiction interne par elle-même introduite, elle se nierait elle-même.

 

Avec de telles méthodes de travail, une réelle lucidité dans la recherche et toutes les apparences d'un mouvement convainquant, fait pour durer, comment expliquer son étiolement et la fonte de ses effectifs au XXèmè siècle ?

Pour ma part, je crois que la libre pensée, au-delà de ses scissions, chicaneries et autres maladresses, est restée sur les scories d'un combat, remporté pourtant, celui de la déchristianisation? Oh ! Bien sûr, le combat pour la laïcité et contre les clercs n'est pas terminé et ne le sera sans doute jamais d'autant que le nouvel arrivant, l'islamisme, fait feu de tout bois étant dans la phase prosélyte donc violente et encline au martyre. Mais pourquoi s'est-elle cantonnée à l'anticléricalisme superficiel, à la dénonciation plus qu'à la réfutation, au ricanement plus qu'au combat philosophique, au vilipendage de la seule doctrine religieuse, sans voir la dangerosité de la doctrine économique qui sévit sous le nom de libéralisme et fonctionne comme une authentique religion, avec ses mythes, ses canons, ses évangélistes, ses commandements, ces conciles, sa Curie, ses héros milliardaires, aveugles aux malheurs du monde qu'ils provoquent pourtant ? Pourquoi montre-t-elle cette de suffisance mandarine emberlificotée d'idées trop souvent simplistes, produisant - n'est-ce pas un comble ? -, une manière de dogmatisme paradoxal ? Pourquoi a-t-elle déserté le champ de la science, ou plutôt pourquoi les scientifiques, autrefois si nombreux dans ses rangs, s'en sont-ils éloignés ? Pourquoi laisse-t-elle à d'autres le soin de s'emparer des grands thèmes qui agitent le monde moderne, arc-boutée sur sa manducation de prêtraille et ses mantras que sont les lois Barangé, Debré et les suivantes ? Le combat pour la laïcité est inscrit dans ses gènes, on l'a dit et c'est bien ainsi, il doit se poursuivre, mais cela ne l'excuse pas de négliger les réalités du temps. La libre pensée doit être forte, expansive, hardie, curieuse de tout et vivante par dessus tout ; elle doit aller au-devant de toutes les forces laïques - mêmes celles qui s'ignorent -, républicaines, démocratiques et surtout au devant de la jeunesse. Un ancien président de section déplorait que la libre pensée ne soit pas assez sexy pour intéresser les jeunes, eh bien qu'elle le devienne ! C'est une entreprise d'éducation populaire. Si l'on ne fait la réforme, alors il faudra faire la révolution, telle est la feuille de route pour les années à venir.

1Histoire de la libre pensée.Albert Bayet Que sais-je. p.14

2Histoire de l'Athéisme. Georges Minois. Fayard. p.44

3Albert Bayet. op. Cité. p.23

4Histoire de l'Athéisme. p.62

5op. cité. p.24

6Ibid., p.42

7Ibid. p.49

8Ibid. p.49

9Le Moyen Âge 987-1460 Georges Duby. Hachette coll. Pluriel

10Encore un anachronisme, le mot n'est alors pas encore inventé.

11Histoire de l'athéisme. p.101

12Montaigne. Les Essais. Arléa Éditeur

13Que sais-je. op. Cité. p. 65

14Histoire de l'athéisme. Op cité . p. 114

15Ibid. p. 164

16Provinciales, XVIII.

17Histoire de l'Athéisme, op cité ? p.235.

18Ibid.p.282.

19Que sais-je ? op. Cité p.75.

20Cité par Daniel Roche in La France des Lumières. Librairie Arthème Fayard 1993 p.524

21Ibid. p.349.

22La contagion sacrée. D'Holbach.

23Histoire de l'athéisme. op. Cité p.425

24Que sais-je ? Op cité p.84

25Que sais-je ? op. Cité p.93

26Ibid. p.96

27Ibid. p.105

28« Nous faisons le serment solennel
  • de manifester en toutes circonstances et en tous lieux notre irréductible opposition à cette loi contraire à l’évolution historique de la Nation ;
  • de lutter sans trêve et sans défaillance jusqu’à son abrogation ;
  • et d’obtenir que l’effort scolaire de la République soit uniquement réservé à l’École de la Nation, espoir de notre jeunesse. »