Après le mort d'Hiram

 

 

 

 

 

Quels prolongements intellectuels après la mort d'Hiram ?

 

 

 

 

 

La légende de Hiram est une histoire forgée de toutes pièces ; il nous suffit de le savoir et de l’oublier aussitôt car cette particularité n’altère en rien le fait qu’il s’agisse du mythe fondateur de la Franc-maçonnerie moderne, laquelle, initialement, prolongeait l’héritage de la maçonnerie opérative, autrement dit du compagnonnage médiéval. Constatons que c’est ce mythe qui impulsa un réel dynamisme à la F.:M.:quand celle-ci, au 18ème siècle, s’organisait et se structurait peu à peu. On sait que le système à deux grades hérité du Compagnonnage et des Anciens Devoirs ne connaissait qu’un maître, celle du Maître de la Loge. Celui-ci, primus inter pares, présidait la Loge et l’administrait pour le plus grand bien de ses FF.:. Ainsi issue de cette tradition, la F.:M.: aurait pu en rester là et pérenniser une manière d’aristocratie étroitement liée à l’Art et aux Métiers et donc purement opérative, mais disposant d'une dimension intellectuelle indéniable. Les contemporains des pasteurs ANDERSON et DÉSAGULIERS éprouvèrent le besoin d’aller plus loin et de faire de ces sociétés de hauts lieux de réflexions transdisciplinaires, tendus vers l’amélioration à la fois personnelle et sociétale pour faire « triompher la vérité et la fraternité universelle des vivants. » Vaste programme, toujours inscrit au programme de la maçonnerie que nous entendons pratiquer.

 

 

 

De là naquit le besoin d’une mutation que le troisième grade concrétise à travers la légende de Hiram. Il est, pour nous, évident que cette histoire (qualifiée de géniale par d’aucun) est l’œuvre d’érudits qui puisèrent dans la Bible et le Midrash les éléments propres à forger un personnage dont l’unicité est loin d’être établie, comme le suggère DACHEZ. Ces érudits étaient imprégnés de la pensée dite, par abus de langage, judéo-chrétienne1 , membres de la classe aisée et de l’intelligentsia. Ils savaient parfaitement que le mythe engendre le symbole et qu’on ne saurait, sans lui, communiquer, éclairer et rendre accessibles au plus grand nombre, concepts, idées et phénomènes plutôt obscurs pour les non spécialistes. Tout concept sophistiqué, toute construction élaborée appellent l’utilisation d’une symbolique. Toute notre vie et notre environnement vérifie cette affirmation sans qu’il soit besoin d’en appeler aux paraboles des Évangiles, ni au bestiaire de Jean de LAFONTAINE, non plus qu'aux mathématiques. Comme le dit Paul Veyne, « L'homme symbolise comme il respire ».

 

 

 

Examinons la légende. Trois compagnons voyant approcher la fin des travaux du Temple de Salomon et désespérant d’accéder jamais à la maîtrise décident d’obtenir coûte que coûte le mot de Maître qui permet, il faut le souligner, d’obtenir un meilleur salaire. Où l’on voit que la première revendication est pécuniaire plus que scientifique. En effet, on n’accède à ce grade mieux rétribué que si l’on en est jugé digne de par ses connaissances du métier. Nos trois personnages ourdissent alors un complot pour l’obtenir et n’hésitent pas pour cela à molester Hiram qui y perdra la vie, faute de donner suite à une requête qu’il juge scélérate.

 

Le premier le frappe avec une règle sur l’épaule ; agression symbolisant la mort physique ; le deuxième lui porte un violent coup d’équerre au cœur et c’est cette fois de mort sentimentale dont il s’agit ; triste aventure qui s’achèvera du coup de maillet du troisième porté à la tête et qui symbolise la mort mentale. Quand on pense que le maillet est le symbole de l’autorité, dont seuls disposent en loge le V.:M.: et les deux surveillants, on mesure la belle ambivalence, voire l'étrange ambiguïté sous-jacente. Ainsi commence une histoire où est décrit un processus de destruction/régénération, schéma fort répandu dans nombre de mythologies2 : Osiris, Mithra, Bacchus et bien sûr Jésus de Nazareth. Mais, la subtilité ici réside en ce que, au contraire des illustres prédécesseurs, Hiram ne ressuscite pas en personne, mais par le truchement de la naissance d’un nouveau maître, assurant la poursuite de l’œuvre dans le temps et devant les hommes. C'est la grande affaire maçonnique de la transmission qui ici est mise en place. Dans cette légende entrent en compte deux séquences extrêmement importantes : la création du Mot et le relèvement du Maître par les cinq points du compagnon3. Un mot nouveau, choisi de peur que les meurtriers ne soient parvenus à leurs fins, va devenir le mot de reconnaissance des maîtres pour toujours, mais ce sera un mot substitué, car le mot en usage sous Hiram est volontairement perdu avec la mort du Maître. La découverte du corps de Hiram par les Compagnons envoyés à sa recherche sera l’occasion de la création de ce mot dont la traduction commune est : « La chair qui les os ». Quant au relèvement par les cinq points, il affirme clairement une mutation : la transformation du compagnon en maître. Le nombre 5 est, en effet, le nombre du changement et des mutations. Jusque là, le compagnon impétrant n’est qu’un candidat à la recherche de la pleine Lumière maçonnique, dont il n’a eu durant son périple initiatique en deux grades qu’un aperçu. Le premier grade fut celui de son initiation, où il lui a été répété qu'il devait faire litière de ses préjugés et observer dans le silence les travaux de la loge, le grade compagnon fut essentiellement celui de l’appréhension du monde concret, comme l'indiquent les 5 voyages et la distribution des outils. C’est donc au cours de la cérémonie qui retrace l'assassinat de Hiram qu’il incarnera peu à peu le Maître, victime du meurtre rituel, et symboliquement renaîtra, invité concrètement à passer du matérialisme de l'équerre à l'ouverture spirituelle du compas..

 

 

 

Dans cette histoire est mise en scène la lutte entre le bien et le mal, entre le vice et la vertu avec le triomphe, temporaire, du mal sur le bien et du vice sur la vertu. Bien et vertu symbolisés par l’admirable Maître Architecte au sommet de son art et parvenu là où le Sage a su faire taire ses mauvais instincts pour exalter une personnalité faite d’honneur et de fidélité à ses devoirs ; philosophe autant qu’esthète il est un personnage d’exception et son enseignement tend à nous aider nous-mêmes à y parvenir. A contrario, les mauvais compagnons représentent tout ce qu’il peut y avoir de vil et de méprisable dans l’humaine condition : hypocrisie, ignorance, fanatisme, jalousie, cupidité, violence, tous vices qui se conjuguent pour le malheur, non seulement de Hiram, mais plus généralement pour le malheur de l’humanité, entravée dans la marche vers son accomplissement par la prégnance du vice.

 

La leçon est claire pour le nouveau maître invité à se garder de ses défauts par l’introspective et le travail sur soi, a pratiquer la solidarité – la recherche commune du tombeau l’indique - et à imiter le Maître dans ce qu’il a de sublime : son honnêteté, la fidélité à ses engagements et à son Art. Il s’agit d’une leçon très positive car si les vertus y sont exaltées, les vices y participent, en creux, dans des relations décrites par les antonymes tels : orgueil/humilité, vice/vertu, bien/mal, lâcheté/courage etc. Ainsi est tracé, en principe, le chemin du Maître Maçon.

 

 

 

 

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Je l'ai dit plus haut, l’introduction d’un troisième grade et de la légende de Hiram induit une poursuite possible de l’histoire et de ses développements ultérieurs, c’est là le dynamisme que nous évoquions et qui permet de faire vivre la F.:M.:qui se définit progressive et, de plus, fait preuve d'une grande plasticité. On ressent presque ce besoin dès lors qu’on s’interroge par exemple sur le sort ultérieur des trois mauvais Compagnons: furent-ils pourchassés et punis ? firent-ils carrière ? leur a-t-on inventé une postérité ? et si oui, pour quel usage ?

 

Quant à Hiram, qui renaît en chacun de nous : avait-il pensé à sa succession ou bien est-elle à réinventer sans cesse ? la tâche devenant alors une quête infinie et peut-être désespérée ?

 

Peut-on, par ailleurs, voir dans cette histoire les grands thèmes résolument chrétiens, de soumission, de résignation et de sublimation par le travail ? Thèmes qui provoquent de nos jours de sérieuses réserves. N'oublions jamais que la F.:M.: est née chrétienne. Près de trois siècles nous séparent de l’invention du mythe, sa pertinence peut elle être remise en question au regard des évolutions de la société ? Les sociétés modernes ultra cloisonnées et en adoration devant le « Veau d’Or » laissent-elles encore assez de place à cette histoire en dehors de l’invitation au travail sur soi ? Toutes ces questions, à défaut de trouver des réponses claires, invitent à la réflexion et à l’agilité intellectuelle à laquelle, modestement je vous invite, mes FF.

 

 

 

 

 

 

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Je voudrais maintenant examiner cette légende d’un point de vue radicalement différent puisque aussi bien c’est une possibilité que nous offrent la polyvalence des symboles, les vertus de l’exégèse et une liberté d'examen hautement revendiquée ici.

 

 

 

Si nous adoptons le point de vue de la réalisation de soi, accepter l’idée d’un ordre social décidé ailleurs et en dehors de soi ne suffit pas, et cette forme de lâcheté ne libère pas, tant s’en faut. Observons aussi que la sagesse ne se communique pas comme le savoir, parce que toute expérience est singulière et ne vaut que pour celui qui la vit. Comment trancher si nous admettons, avec NIETZSCHE, que le bien et le mal ne sont pas des antinomies mais les manifestations d’un état qui les comprend tous deux ? N’y a-t-il pas derrière l’ordre trop souvent le chaos, l’absurdité et l’anarchie ? L’expérience de l’ordre établi ne donne-t-elle pas un goût de non-sens, de folie et de confusion que seul le rêve aide à accepter puisqu’il représente souvent l’espérance serrée à jamais dans la jarre de Pandore. Et empruntée à Cornélius CASTORIADIS, cette question : ne faut-il pas « poser des institutions en connaissance de cause, dans la lucidité, après délibération collective ? On appelle ça l’autonomie collective, qui a pour corollaire absolument inaliénable l’autonomie individuelle. » Et du même, « Je peux dire que je suis libre dans une société si je peux participer à l’élaboration de la loi. ». La grandeur de l’Homme est-ce adapter opinion et idéaux, devoirs et bonheur, sa vie quoi !, à ceux des autres, à la pensée dominante, au troupeau ou aux diktats d'un Hiram, fut-il génial ?

 

Ce sont pour moi de vraies questions, sans doute provocatrices et joyeusement hérétiques, mais c’est à ce prix qu’avance une pensée qui ne renâcle pas aux remises en question.

 

On peut voir, en effet, en Hiram le mandarin autocrate et autoritaire qui décide de tout et organise le chantier en dehors de toute concertation, replié sur sa science, immense bien sûr, mais source d'un pouvoir discrétionnaire. Et puis il y a cette dimension magique attribuée au mot de maître qui fonctionne comme le sésame d'Ali Baba. On peut certes concevoir un sésame matériel, une clé, quoi ! mais que pourrait-il ouvrir sinon des portes physiques ? En tout cas certainement pas dévoiler des savoirs cachés. Du reste, les mots attachés aux statuts divers des ouvriers avaient été institués pour éviter la fraude lors des opérations de paiement, c’est donc bien la démarche symbolique qui a inventé la quête du mot perdu. Il y a un certain malaise à considérer cette démarche où la clé nécessaire se confond avec un abracadabra mystérieux.

 

 

 

Dans une telle lecture, les trois mauvais compagnons ne seraient-t-ils pas les révoltés d’un ordre pesant, injuste et fermé ? Et le crime de sang, crime odieux que rien ne saurait excuser, ne serait-il pas le crime fondateur, le crime civilisateur malgré son atrocité ? Je pense aux thèses caïnistes4 développées par Herman HESSE ou John STEINBECK qui soutiennent que la lignée abélienne présente des traits de faiblesse et de rigidité qui impose à ses membres un destin étroit et sans génie, en raison de leur conformisme et de leur versatilité. Selon HESSE, dans son roman Demian par exemple, c’est la lignée de Caïn qui donna les Arts (l’affaire du compagnon !) à l’Humanité. Mathusalem, lit-on ailleurs, apporta l’écriture, Tubalcaïn, que nous connaissons bien, la métallurgie et Jubal la musique, tous sont de cette lignée ; il est même suggéré par certains auteurs que le roi Hiram de Tyr en était aussi!

 

Tout cela rappelle cet autre rebelle mythique, Prométhée – Celui qui pense avant d’agir – qui se dressa contre Zeus et son arbitraire pour le plus grand bien de l’humanité. Dans la mythologie grecque il est ainsi celui qui offre aux hommes le feu, la métallurgie et les Arts et leur fait prendre conscience de ce qu’ils sont mortels. On ne pouvait leur rendre meilleur service. Dans cette optique, les descendants de Caïn sont prométhéens. Les francs-maçons le sont-ils, eux aussi ? Question livrée à votre sagacité.

 

 

 

Toutes ces interrogations et méditations renvoient à ce balancement que j'ai déjà évoqué, que NIETZSCHE a théorisé et dont déjà MONTAIGNE a débattu en opposant lui aussi la démarche faite de la sagesse apollinienne, dont les maximes relèvent d’un idéal ascétique de mutilation, de restriction, en contradiction avec l’essence de la vie. Pour lui, le véritable sage sait et tient compte du fait que la contradiction, le dérèglement, la disharmonie font partie de la vie et il entend l’appel de Dionysos qui prône l’aventure, la découverte et les chemins escarpés et difficiles. Je me garderai de porter un jugement de valeur, mais j'affirme ce constat que le monde est dual et que s’y rencontrent ombre et lumière en d’infinies interactions, engendrant un prodigieux camaïeu de clair-obscur. « Toute chose naît du conflit » nous a dit HÉRACLITE, et nous F.:M.: devons, parce que notre tradition et nos rituels nous y invitent, gérer en conscience ce fait têtu, ce conflit intérieur et extérieur qui nous forme et nous forge.

 

Vouloir évacuer la complexité du monde n’est pas tenable intellectuellement parlant. En tout homme il y a une part d’ombre que l’on ne peut nier, nous devons nous y confronter et malgré les inévitables revers persévérer et combattre encore, affronter les deux parties du monde réel ; la partie claire et juste comme la partie sombre et chaotique. « La vraie mission de tout homme est celle-ci, écrit Herman HESSE : parvenir à soi-même. Son affaire est de trouver sa propre destinée, non une destinée quelconque et de la vivre entièrement. Chacun de nous est un essai de la nature, dont le but est l’Homme. J’étais un essai de la nature, un essai dans l’incertain, qui, peut-être, aboutirait à quelque chose de nouveau, peut-être à rien… »5

 

 

 

Programme ambitieux qu’un F.:M.: conscient des difficultés d’être et de la complexité du monde, prévenu des pièges et des embûches que lui tend sans cesse son propre moi, lucide et volontaire, doit examiner à la lumière ambivalente de nos mythes fondateurs et du symbolisme qu’ils engendrent.

 

 

 

Orlando

 

 

1La chrétienté cesse d'être judéo-chrétienne aussi tôt que Paul ouvre la doctrine initialement sectaire aux goyim, i.e. aux non juifs.

 

2 La branche d’acacia qui figure dans cette légende est elle-même présente dans l’histoire de Priam cherchant le corps de Polydore tué par les Thraces ou Enée cherchant Anchise aux enfers et qui le retrouve grâce à un rameau de buisson.

 

3 C’est le relèvement de Noé !

 

4 Rien à voir ici avec le caïnisme des ornithologues, bien sûr.

 

5 Demian, roman. Herman Hesse