De la Cène et de ce qu'elle m'inspire

 

De la Cène et de ce qu’elle m'inspire.

Les contempteurs du RÉAA lorsqu’ils fantasment sur le rituel du 18ème degré, s’adressant aux Francs-maçons travaillant à ce rite n’ont qu’un mot : la Cène, la Cène, la Cène, comme s’il y avait là quelque improbable folie ou je ne sais quelle idolâtrie christique, forcément honteuse.  Cela ne m’impressionne guère. Et pourtant, pourtant ? Pourquoi plusieurs FF m’ont-ils sondé sur la façon dont j’avais vécu le partage du pain et du vin qui clos l’élévation au 18ème degré ? Aurai-je dû m’en trouver troublé voire épouvanté ? C’est à cela que je vais tenter de répondre.

Ils, les contempteurs du RÉAA, oublient, pour nous reprocher une orientation christique, aujourd’hui bien affaiblie quoi que véritablement datée, que la pratique du partage de la nourriture et du pain (à l’origine des mots convivialité et copain) est de tous temps et de toutes civilisations. Pourtant, personne ne devrait plus s’étonner, à contempler les innombrables récupérations opérées par l’Église quant aux fêtes et pratiques païennes, comme les fêtes solsticiales colonisées par les deux Jean, par exemple. Dès lors il allait de soi que le repas rituel serait lui aussi recyclé. La Cène des Évangiles procède de ce tropisme. Et puis, pour être tout à fait honnête, notons que ces récupérations ne sont pas l’apanage de la chrétienté qui chronologiquement parlant serait la dernière. Tous les mythes ont couru de la Mésopotamie à l’Égypte, des hellènes aux romains, sans compter les riches traditions hyper boréales et chinoises.

Historiquement, les repas rituels sont bien des pratiques religieuses puisqu’ils procèdent d’une opération censée établir un lien entre la divinité qui préside et les hommes par le biais du sacrifice d’un animal, en général. Pour les Grecs anciens, il s’agissait de recréer symboliquement l’âge d’or ; ce temps mythique où dieux et hommes banquetaient ensemble, et perdu par la faute du Titan Prométhée qui berna Zeus en le privant des meilleurs morceaux du bœuf sacrifié et, qui plus est, lui déroba le feu pour l’offrir aux hommes, avec en prime, la Connaissance. On sait que la vengeance de Zeus fut la conscience et l’angoisse de la mort pour les humains, la fin des repas présidés physiquement par les dieux et… le don de la Femme en la personne de Pandore et de sa jarre funeste qui, après son ouverture, laissa s’échapper tous les malheurs du monde à l’exception de l’espérance dont Camus a dit, dans l’Homme révolté : « Tout le malheur des hommes vient de l’espérance qui les arrache au silence de la citadelle, qui les jette sur les remparts dans l’attente du salut », constatation désabusée du philosophe de l’absurde qui ne cadre guère avec le statut « théologal » de l’Espérance. Beau sujet de réflexion néanmoins. J’y reviendrai sans doute un jour.

En règle générale, la pratique du sacrifice donnait lieu à un repas où l’on mangeait la viande du sacrifice. Toutefois, cette pratique était sérieusement encadrée par des contraintes et des restrictions formelles : espèces, mise à mort, découpage, répartition, préparation et consommation. Et il y avait toujours la possibilité de voir l’offrande rejetée par le dieu. Ce fut le drame qui entraîna le premier meurtre symbolique, celui d’Abel par Caïn.

Selon Freud, le banquet rituel serait la reproduction et la fête commémorative d'un événement historique, à savoir le « parricide primitif » (meurtre du père de la horde par ses fils jaloux convoitant leur mère). Avec Freud, pas de surprise, tout est souvent rapporté au sexe et au complexe d’Œdipe. Mais les auteurs non freudiens ne croient pas nécessaire de faire appel au meurtre du père. Ils expliquent le banquet rituel comme simple désir de participer à/et partager la puissance du père ou des ancêtres. Qui ne connaît les errements du cannibalisme de certains guerriers qui ingèrent le foie de leurs ennemis pour s’approprier leur force ? La communion est alors un moyen de s'assimiler ce qu'on souhaite le plus : un surcroît de force et de vitalité, les vertus du vaincu. Mais plus pacifiquement, c’est aussi la reconnaissance réciproque entre commensaux décidés à partager les biens faits de la nourriture sanctifiée et sécurisée : « Je mange comme toi, tu n'as rien à craindre »..

Cependant, tous les repas pris en commun ne sont pas à finalité religieuse, c’est ainsi qu’à Sparte les syssinies étaient des banquets – plus ou moins obligatoires - où chacun apportait sa part et les participants étaient des homokapoie, c'est-à-dire ceux qui mangent à la même table. Le banquet est donc lieu de réunion où l’on partage et où l’on fête l’amitié et la communauté d’opinion ou d’intérêt.

Les traditions d’accueil, sous la protection de la déesse du foyer Hestia (qui a donné le verbe hestian, accueillir, dont est tiré hôte, ce terme à la double signification d’accueillant et d’accueilli), par la vertu du foyer transformaient les commensaux en frères, comme s’ils étaient des consanguins. Les nourritures, cuites sur le foyer domestique, réalisaient entre les convives une solidarité effective et créaient entre eux une manière d’égrégore. Par ailleurs, les latins avaient placé leurs agapes sous la double protection de Comus et de Momus dieux de la patrie, de la famille et de la vie humaine. Comus, dieu de la joie et de la bonne chère, présidait aux festins, aux danses nocturnes et au libertinage. On le représentait jeune, ayant de l'embonpoint, la face illuminée par le vin, la tête couronnée de roses. Il était assez souvent accompagné de Momus, dieu de la raillerie, des malicieuses critiques et des bons mots. Que voilà de bien ludiques divinités.

Le banquet est donc bien au cœur du lien social et un lieu de convivialité voire de débat. Est-ce un hasard si c’est dans le « Banquet » que Platon a choisi de parler de l’amour. Au cours des siècles on le verra comme l'élément essentiel tant des fêtes privées que des fêtes populaires (banquet de clôture des moissons ou des vendanges, réunion de famille – mariage ou décès - et aujourd’hui banquet de quartier etc.) On le sait propice à la conclusion des affaires ou à la diplomatie (Antonin Carême, arme culinaire de Talleyrand). Il est aussi parfois cadre de réunions politiques. (Les fameux banquets républicains de la 3ème République de célèbre mémoire.)

Bien sûr, je n’oublie pas le rôle fondamental pour la fraternité et la bonne humeur de nos propres agapes et plus encore de nos banquets d’ordre, qui sont d’obligation, et dont le rituel mériterait à lui seul une planche. Dans le cadre du 18ème degré, le dernier acte de l’élévation est l’instant où les FFpartagent le pain et le vin signifiant par ce rite l’intégration au Chapitre d’un nouveau Chevalier R+C et l’amitié et l’amour plus que jamais partagés entre les FF, une sorte de point d’orgue convivial qui irait au-delà de ce que sont nos agapes d’après Tenue. Mais aussi, la cérémonie de la Cène demande au Chevalier R+C de donner à manger à celui qui a faim et à boire à celui qui a soif, expression de l’altruisme, i.e. de l’attention aux autres, la plus fondamentale des vertus. On ne sera pas complet si l’on n’évoque brièvement ce retour formel au 2ème degré que consiste, après le partage de la nourriture, le départ des FF, munis du bâton de l’itinérant, vers le vaste monde qu’ils sont chargés de rendre plus juste et plus éclairé. Et puis il y a, chacun le sait, la forte charge symbolique du pain comme du vin : le blé, la vigne et l’agneau (ou tout autre animal sacrifié) sont omniprésents dans l’appareil symbolique du pourtour méditerranéen. Arrêtons-nous un instant sur la symbolique de l’agneau.

De tout temps l’agneau a été considéré comme l’animal sacrificiel par excellence. Tout en soi le prédestine : sa blancheur, sa douceur, sa fragilité et sa tendre jeunesse ; de plus, il est réputé innocent et soumis. Le malheureux Caïn « fit à Yahvé une offrande des fruits de la terre ; et Abel, de son côté, en fit une des premiers-nés de son troupeau et de leur graisse » (Genèse IV-3). Il semblerait que l’Éternel l’ait préféré aux « fruits de la terre » ce qui, à la toute fin, ne réussit guère à Abel.

On ne peut évoquer l’agneau du sacrifice sans évoquer la Pâque juive et les Pâques chrétiennes, non plus que l’Aïd el-Kebir musulmane. Dans les récits bibliques, le sang de l’agneau avait servi aux Juifs à marquer leur porte le soir de l’extermination des premiers nés, hommes et animaux, d’Égypte pour qu’ils soient épargnés par l’ange exterminateur (Exode XII-13). Quant à celui de l’agneau pascal chrétien il est assimilé au sang du Christ immolé, selon la légende, pour la Rémission des péchés des hommes. Jean, dans son Apocalypse, va plus loin encore en identifiant, mutatis mutandis, tout bonnement l’Agneau au Christ Rédempteur. (Apocalypse V-9 à14).

Animal universellement propitiatoire qui fut sacrifié tant à Dionysos qu’à Yahvé ou Allah, l’agneau reste notre plat favori traditionnel à Pâques, même si certains lui préfèrent parfois le cabri, autre nouveau-né printanier. En tout état de cause, il s’agit d’une tradition bien ancrée qui consiste à consommer (ou à offrir à la divinité) un animal jeune et tendre arrivé à point nommé à cette période d’équinoxe qui marque le début de la renaissance du végétal et du réchauffement printanier ; pour les anciens Grecs le retour provisoire des Enfers de Perséphone. On peut toutefois prolonger cette réflexion en évoquant cet autre jeune animal sacrifié, lui, à la Pentecôte, le veau de lait. Affaire de cycle et de taille, mais coutume printanière là aussi.

Alors quid de la Cène vécue au terme de l’élévation au 18ème degré?

Pour moi, qui par disposition d’esprit, tiens toujours à distance les symboles de peur de les figer et par là d’en mésuser compte tenu de leur polysémie, et au bout du compte de les rabaisser en une dogmatique, ce qui pour un Franc-maçon du GODF serait un comble, la question est réglée par ce qui précède. Au reste, la Cène n’est que la cena latine, c'est-à-dire le repas du soir et dans la légende du Christ, c’est bien un jeudi soir qu’à lieu ce repas d’adieu. J’entends cependant ne pas injurier l’histoire et la lente évolution des esprits qui ont conduit à une déchristianisation de fait de la charge symbolique des rituels issus du 18ème siècle, laissant à chacun tout loisir de les interpréter en sa conscience. « Ad libitum » y est-il écrit ; et ce me semble la clé que le Convent de 1877 du GODF, en sa décision suspensive, a offert à la « liberté absolue de conscience », qui nous est chère.

Et puis, il y a une vraie jubilation à préparer un repas (je parle ici en expert) et « même le roi peut être cuisinier » comme dit Zarathoustra. Partageons donc ce plaisir insigne ! Mes BBAAFF, j’aime banqueter, j’aime partager ces moments conviviaux où chacun ressent la fraternité, l’amitié et la confiance réciproque, je suis convaincu que vous les aimez aussi.

Si je devais dire encore un mot sur la fonction du repas pris en commun, j’appellerais Marcel Mauss à mon secours pour noter que dans ces pratiques de partage s’exprime, sans aucun doute, sa théorie du don et du contre-don. En effet qui ne rendrait demain à l’hôte d’aujourd’hui, le repas dû à sa générosité ?

Citons en conclusion cette strophe de l'Havamál, l'un des vieux poèmes de l'Edda scandinave.



Je n'ai jamais trouvé d'homme si généreux

et si large à nourrir ses hôtes

que « recevoir ne fût pas reçu »,

ni d'homme si prodigue

de son bien

que recevoir en retour lui fût désagréable.