« Jérusalem céleste ou Jérusalem terrestre» ?

 

 

« Jérusalem céleste ou Jérusalem terrestre» ?

 

La question pourrait être : qu'ont retenu les rédacteurs du 19è grade de l'Apocalypse de Jean de Patmos ? Et dans quel but ?

C'est cette piste que je nous allons explorer.

 

Réflexions préliminaires.

 

Une construction quasi linéaire, malgré de nombreux rédacteurs.

Si on survole, en s'attachant aux manifestations divines, le récit porté par l'Ancien Testament et poursuivi – après moult révisions et arrangements pour canonisation des textes – par le Nouveau Testament, il se déploie une histoire qui a reçu, au fil des révisions, une certaine unité dans sa visée. De ce point de vue, l'ensemble constitue un remarquable outil de propagande, en même temps qu'une inépuisable base de données pour les mondes monothéistes issus du Livre.

 

La création. Le dieu (appelons-le Dieu, c'est plus simple) crée l'homme et la femme et les installe dans un jardin merveilleux, l’Éden, où se trouvent au centre deux arbres non moins merveilleux : l'arbre de Vie et l'arbre de la Connaissance (Ge.2-9).

La chute. Interdiction est faite de goûter aux fruits de l'arbre de la Connaissance, interdiction violée par Eve qui entraîne Adam. Punition immédiate et bannissement parce que : « [Maintenant que l'homme connaît]... Qu'il n'étende pas maintenant la main, ne cueille aussi l'arbre de vie, n'en mange et ne vive pour toujours ! » (Ge. 3-22). Adieu la vie éternelle, bonjour la mort, la maladie, la souffrance et le travail.

 

Ce Dieu est interventionniste, il organise la vie de l'homme du berceau au tombeau à travers ses injonctions et ses prescriptions : Le Lévitique, Les Proverbes, L'Ecclésiastique, etc. Il règle tout et entend être obéi sans résistance. Il fournit aussi les plans et dimensions des lieux de culte. C'est le Grand Législateur.

 

L'Arche d'alliance et la Tente au désert.

Rien n'est laissé au hasard : dimensions de l'arche, du propitiatoire, de la tente. Description de ustensiles, des vêtement etc. (Ex. de 25 à 31).

 

Le temple de Salomon. C'est à David que sont communiquées les instructions qu'il transmet ensuite à son fils Salomon (1Chr. 28-9 à 11). Le deuxième livre des Chroniques, mais surtout (1 Rois.6, 7, 8, 9.) consignent les instructions divines concernant l'érection du temple et son fonctionnement.

 

L'Apocalypse de Jean de Patmos. Il est peu vraisemblable que cet opus ait été écrit par Jean l'Évangéliste, affaire de date, ce dernier aurait été plus que centenaire selon les datations aujourd'hui admises. Je le précise parce que ce n'est pas tout à fait indifférent pour l'analyse qui nous occupe.

 

Ce texte est un vigoureux et tonitruant brûlot anti-romain, et la Babylone qui y est dénoncée n'est autre que Rome, l'oppresseur de l'époque. (Confer la thèse de Mordillat et Prieur).

Le thème est celui de l'écrasement d'un monde impur et haï, la Jérusalem contemporaine, par une Jérusalem descendant du ciel, la Jérusalem céleste. Cette fois, les dimension n'en sont pas fournies par Dieu, mais par un ange : description à (Ap. 21-9 à 22).

Une chose saute aux yeux, ce récit, riche d'énigmes et de symboles, porte l'allégorie de la fin d'un monde : plus de ciel, plus de firmament, ou plutôt un ciel nouveau, car « La ville peut se passer de l'éclat du soleil et de celui de la lune, car la gloire de Dieu l'a illuminée... » (Ap.21-23). L’œuvre initiale, contée dans la Genèse, n'existe plus, elle est détruite par le nouvel ordonnancement d'un monde post-Jugement dernier et débarrassée à jamais du Mal : « Rien de souillé n'y pourra pénétrer... » (Ap.21-27). Mais voilà la récompense suprême, exposée à (Ap.22-2 ):  le retour des « arbres de Vie qui fructifient douze fois, une fois chaque mois et leurs feuilles peuvent guérir les païens ». Ainsi un monde nouveau naît, réservé évidemment aux croyants – symboliquement ils sont 144 000 - , et entièrement tourné vers l'adoration de l'Agneau, parousie divine, proclamée l'Alpha et l'Oméga, le Principe et la Fin. En créant le monde Dieu avait aussi créé le Temps, l'avènement de la Jérusalem céleste le clos, c'est stricto sensu la fin des Temps. La fin d'un cycle aussi. C'est sans doute là que nous trouverons une ébauche de réponse à notre question.

 

Il s'agit donc du récit d'un cycle complet : création/recréation. De la chute au rachat avec toutes les vicissitudes rencontrée en chemin. Ce récit du reste élaboré par des « canoniques », qui sont venus à bout d'un chantier fourmillant de briques diverses et variées qu'il a fallu trier et bien souvent arbitrairement écarter au motif d'hérésie ou parce que déclarées apocryphes, en fonction des conditions de temps et de lieu. Une longue et lente construction étalée sur des siècles, qui à vu la greffe, plutôt laborieuse, du NT sur l'AT et qui signe la fin de l'exclusivité du judaïsme, en tant que peuple élu. Un chef d’œuvre à l'incroyable plasticité. Une fable géniale qui a conquis le monde.

Ce récit raconte une histoire avec un commencement et une fin. Une histoire qui conte les rapports du divin avec sa créature, à travers une première Alliance contractée avec un dieu vengeur, grognon et jaloux, puis une seconde qui conte les faits et gestes d'un fils finalement sacrifié qui a mis l'Amour au premier rang de ses préoccupations. Et enfin l'avènement, pour les rescapés du Jugement Dernier, d'un Éden nouvelle manière, hors du temps, forcément éternel.

 

 

Qu'a fait de cette légende la franc-maçonnerie de HG du RÉAA ? (Qu'en a-t-elle retenu?)

 

Tout commence avec le 17è grade.

 

« Vous cultiverez l'amour fraternel qui est le fondement et la pierre angulaire, de même que le ciment est la gloire de cette ancienne Confrérie », préconise Anderson. Il s'agit bien de bâtir un monde nouveau sur une base nouvelle l'Amour, le 18è gradeinsiste sur ce point. Comment en effet bâtir un monde nouveau et viable si l'amour en est absent ? Comment, sans lui, éviter la guerre de tous contre chacun ? L'approche apocalyptique du 17è grade remplit son rôle étymologique de révélation et porte l'espoir d'un renouveau moral et intellectuel à venir. Laisser mourir le vieux monde pour que naisse un nouveau. Le 17è grade, à la toute fin, nous parle d'un homme debout, capable d'accueillir l'amour des autres parce que lui-même est capable d'aimer.

 

Le 19è degré revient sur la symbolique de l'Apocalypse de Jean, après avoir enjambé le 18è, Chevalier RoseCroix, qu'il est difficile de ne pas décrire comme christique, au moins dans son intention et sa rédaction initiales. Cela pourrait vouloir dire que le franc-maçon consacre au 18è degré l'analyse de l'Amour préconisé par la doctrine chrétienne. De ce fait, le 19è indiquerait, après cette manière de pause, que la quête n'est pas achevée, ne serait-ce que par la mise en œuvre du symbolisme cyclique omniprésent dans le mythe de la Jérusalem céleste. Symbolisme éminemment universaliste, ce qui a pour conséquence que nul n'en est propriétaire exclusif.

 

Le symbolisme du tableau de loge du 19ème.

 

Le plus simple pour ne pas nous perdre est sans doute d'examiner le tableau de loge tel que décrit dans les ouvrages les plus consultés.

 

On y voit, entre autres, la Jérusalem céleste descendant des nues en voie d'écraser un serpent uni-corps mais tricéphale qui rampe dans les ruines de la Jérusalem terrestre. (Les francs-maçons s'épargne l'allusion à la dame écrasant la tête du serpent de son talon, présente dans l'Apocalypse de Jean et qui constitue l'un des mantras du culte marial).

 

Un carré pour la ville nouvelle : la forme carrée évoque l'achèvement, à la différence de la sphère qui symbolise l’expansion infinie. Voilà en quelque sorte résolue la quadrature du cercle abordée au 5è grade, puisque les 12 signes du zodiaques sont désormais aux douze portes de la ville.

À ce niveau symbolique, il est clair qu'est affirmé une fin. Un nouvel univers apparaît qui embrasse la totalité, i.e. la Terre comme le Ciel, c'est la stabilisation et le renouveau dans la perfection, la fin du dualisme aussi et le retour à l'Un, dans sa multiplicité. Retour affirmé par l'alpha et l'oméga figurant, recto verso, sur le bijou du grade, un carré long, autre puissant symbole.

 

Le serpent tricéphale : représente la collection de vices et des entraves qui toujours se mettent en travers de l'accomplissement auquel l'Homme aspire pour s'élever dans le plan spirituel et tenter de sortir de son animalité. La grandeur de l'Homme passe par cette remise en cause de soi, exercice délicat, besogneux souvent, et à coup sûr toujours aléatoire.

Le fait qu'il rampe au milieu des ruines de « l'ancienne » Jérusalem signe la défaite de son cousin croisé dans la Genèse, à moins que ce ne soit le même. Qui en décidera ?

 

Le nombre douze omniprésent. Le Douze est omniprésent, 12 portes, 12 tribus d'Israël, 12 assises faites de 12 pierres précieuses, 12 apôtres, 12 signes du zodiaque, etc. La symbolique de ce nombre est puissante. Nous n'en retiendrons que deux aspects, les plus radicaux : il symbolise l'univers dans son déploiement spatio-temporel et il est le fruit de la multiplication du triangle (la déité) par le carré (le concret) : l'alliance de la transcendance et de l'immanence.

 

Dans quel but cette reprise ?

 

La franc-maçonnerie a donc repris l'essentiel de la symbolique figurant aux chapitres 21 et 22 de l'Apocalypse de Jean décrivant la fin tonitruante d'un monde et en annonçant un nouveau à travers une renaissance, ce qui fait dire à George Lerbet que : « La recherche de la Jérusalem céleste serait la recherche de la route qui conduit à la nouvelle et vraie franc-maçonnerie ». Idée séduisante, mais un peu énigmatique, y aurait-il une ancienne et fausse maçonnerie ? Il faut nous en dire plus.

 

Je pense, pour ma part, que l'ambition johannique se trouve quelque peu affaiblie dans l'usage que nous faisons de son Apocalypse. Nous sommes plus terre à terre, convenons-en.

 

Le trio constitué par les 17è, 18è et 19è grades constitue sans doute l’articulation de la mutation des plus intéressantes rencontrées jusqu'ici. Les grades bleus nous ont conduits à l'introspection et à l'éveil critique, les grades de perfection sont une propédeutique nécessaire à la compréhension des grades capitulaires, lesquels constituent à leur tour, en tout cas pour les réfractaires au appropriations dogmatiques du christianisme, une épreuve à surmonter aboutissant à un second éveil critique bien nécessaire lui aussi et qui montre que la tâche n'est jamais achevée qui mène à la libération de l'esprit, au dépassement des a priori, dogmeset autres scories issues des connotations biaisées propres à la culture dominante dans laquelle nous avons été élevés et nous sommes en grande partie construits.

 

D'un mot, je dirais que cette approche incline à l'optimisme, dans la mesure où rien ne semble jamais achevé ni perdu définitivement et, qu'au contraire, un rebond est toujours possible. Il suffit de le vouloir et d'y travailler.

 

Orlando

 

 

Bibliographie : La bible de Jérusalem ; Jésus sans Jésus de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur ; Dictionnaire des symboles de Jean Chevalier et Alain Gherrbrant, pour la première partie.

Le Ligou, Les 33 grades du REAA de G. Lerbet. Les ouvrages d'Irène Mainguy, le Dictionnaire thématique illustré de Lhomme, pour la seconde partie.