Les meilleurs de la Maçonnerie sont ceux qui le mieux travaillent et le mieux s’entendent avec les hommes. (Sera donné au 14è).

 

On a beaucoup écrit sur le Travail et l'Altruisme qui semblent les injonctions cardinales préconisées par les Loges en général et les loges de Perfection en particulier. On ne sera donc pas autrement étonné de trouver dans la littérature maçonnique, au 4è degré, cette réflexion, qui sert de titre à ce travail : « Les meilleurs de la Maçonnerie sont ceux qui le mieux travaillent et le mieux s'entendent avec les hommes. »

 

Premier constat, bien banal : s'il y a des « meilleurs de la maçonnerie », c'est qu'il y en aurait de moins bons. Les rédacteurs de cette phrase sont donc sans illusion, mais cette restriction formelle se veut sans doute pédagogique, puisqu'elle incitera chacun d'entre-nous à s'interroger sur son véritable statut. Suis-je dans les meilleurs ou bien dois-je me compter parmi ceux qui sont le ventre mou de l'Ordre, voire le desservent ? Question fondamentale qui fait toute la différence entre une maçonnerie d'habitude et de routine, principalement occupée de rituels, considérés comme essentiels et peut curieuse d'avancées intellectuelles, et cette autre, que nous appelons de nos vœux, qui se veut tonique, dynamique, inventive et ouverte sur le monde et les autres. Voilà une belle économie de moyens pour pointer le danger que connaissent toutes les entreprises humaines qui, à terme, sont guettées par la sclérose et la démobilisation. Belle lucidité aussi !

 

En deuxième lieu, il est dit « ceux qui le mieux travaillent ». Le bon maçon travaille bien, c'est entendu. Cela pourrait être une simple note de bas de page, rappelant, une fois de plus, que le maçon s'est engagé au fil des obligations (une à chaque élévation) à travailler d'arrache-pied à sa propre amélioration et à celle de l'homme et de la société. S'avise-t-on assez que ce programme mélioratif s'adresse exclusivement à l’œuvre humaine, i.e. soi-même, les autres et la société, qui est le produit des interactions de tous avec chacun ? De ce point de vue, la Maçonnerie est bien une entreprise humaine, expressément humaine, plus particulièrement celle qui se définit comme adogmatique, donc débarrassée des scories du surnaturel et de la métaphysique religieuse. J'ai dit en d'autres temps, ici même, la réticence que j'ai toujours eu quant aux stratégies de culpabilisations ordinairement déployées pour obtenir des gens qu'ils se croient des devoirs, lesquels sont souvent férocement orientés. « En transformant le devoir en dette (la faute originelle dont il est expliqué constamment qu'il faudra bien à la fin s’acquitter), les religieux et certains moralistes condamnent les hommes à une culpabilité éternelle et irréfragable, sauf à adhérer aux dispositifs sotériologiques « d’arrière-monde » où tout pourrait être pardonné et qui sont leur fonds de commerce. Des penseurs, tel Nietzsche, ont voulu libérer l’homme de cet artifice et de ces censeurs autoproclamés qui s’érigent en justiciers. Nous ne devons rien, écrit-il en substance, à ces gens qui nous trompent et nous invitent à nier l’amor fati (i.e. le fait d’aimer la vie, d’aimer ce monde-ci, ici et maintenant, comme seule réalité constatable), à nier ce bien précieux qu'est notre corps et qui veulent nous empêcher d'aimer le « Gai savoir ». Pour lui, l’esprit doit fonder, depuis sa raison et son intelligence, les obligations auxquelles volontairement il accepte de se soumettre. C’est la fausse alternative du « tu dois » ou du « je veux », développée dans le Zarathoustra, où les deux notions cessent de s'opposer pour se fondre en cette nouveauté, qui dit que si je m'impose à moi-même des devoirs, c'est que je les ai choisi en toute conscience.

Eh bien ! Il me semble que ceux qui le mieux travaillent sont ceux qui précisément s'emparent des tâches de façon volontaire, bien décidés à répondre à la fois au devoir du franc-maçon et à celui de l'homme éclairé qui a choisi son combat, le champ de bataille où il le livrera, sa stratégie, voire sa tactique, et les moyens qu'il mettra en œuvre pour l'emporter.

« La liberté guide ses pas », l'humanisme le motive, l'amour de l'humanité est son carburant, le tout sans niaiserie, mais dans la plus claire lucidité sur les limites de l’exercice. Le fait de ne pas accepter de morale imposée et même possiblement de s'en défier ne fait pas de ces maçons-là des irresponsables, exclusivement préoccupés de leur personne, mais bien au contraire des gens parfaitement lucides et capables de répondre de leurs actes, car ils s’obligent, en tant que francs-maçons, à toujours penser et repenser leur rapport à eux-mêmes, à autrui et à la société, de façon éthique, critique et raisonnée. Souvenons-nous du mot du père d'Albert Camus, évoquant l'indicible et inhumaine sauvagerie guerrière : « un homme ça s’empêche ». Les exemples de sauvagerie ne manquent pas, hélas.

Et oui ! un homme ça s'empêche, et notamment de sombrer dans la démission et le panurgisme. Un homme et a fortiori un maçon, s'empêche de commettre des horreurs et s'applique à vivre debout, quel qu'en soit le danger, quelles que soient les pressions qui s'exercent sur lui. Il se peut que ce soit quelque peu utopique, mais c'est la loi du genre et tendre à l'idéal est en soi déjà un beau programme et un beau défi humain à relever, digne du franc-maçon idéal.

 

En troisième lieu : « et le mieux s'entendent avec les hommes », invite expressément à la patience, à la tolérance, au sens généreux du terme - nous y reviendrons - et à faire ce fameux pas de côté qui permet de considérer l'Autre autrement qu'à l’accoutumée, i.e. comme un concurrent, un adversaire ou une gêne potentielle, mais plutôt comme un alter ego dont on doit prendre soin, comme le préconise Lévinas, en faisant l'effort de le comprendre, de le regarder, en face.

L'homme est un animal grégaire, mais son intérêt stricto sensu, peut et doit s'effacer ponctuellement devant celui de la famille, de la tribu, de la nation, pour embrasser l'humanité toute entière, dans sa grandeur et dans ses faiblesses. Et cela sans se prendre pour le Messie, le Réformateur ou que sais-je encore ? dans une position surplombante, voire condescendante. C'est là d'ailleurs qu'il faut situer la limite de la tolérance. En effet, bien souvent la tolérance n'est que la traduction d'un regard condescendant accordé par le fort au faible, ce qui en affaiblit radicalement la portée. Bien sûr nous, francs-maçons, l'envisageons de façon plutôt généreuse et, de fait, souvent nous perdons de vue cette autre acception de la tolérance qui s'est traduite, par exemple, par l'Édit de Nantes octroyé aux protestants par Henri IV , mais aboli par Louis XIV, d'un simple trait de plume, pour plaire aux ultramontains de l'époque.

 

Cette attention aux autres qui permet qu'on s'entende avec eux est principalement fondée sur ce qu'on nommera l'altruisme. Qu'est-ce que l'altruisme ?

Les dictionnaires le définissent comme une attitude qui consiste à vouloir faire le bien pour autrui de manière totalement désintéressée. Il s'agit donc d'adopter une attitude généreuse dans le but d'aider, mais sans pour autant revendiquer de rétribution en retour, ou du moins sans que ce soit la motivation première. L'altruisme est, de ce point de vue, l'antonyme de l'égoïsme. Il infirme les théories économiques classiques, telle celle du néolibéralisme qui prône l'avoir sans grand souci de l'être. En globish managérial : « First, profits, people, after ». Leur thèse préférée étant ce désespérant contre-sens du ruissellement de la richesse du riche vers le pauvre quand c'est exactement le contraire qui se produit, car c'est bien le produit du travail du plus grand nombre qui ruisselle vers l'escarcelle des riches qui en confisquent l'essentiel.

 

Les meilleurs de la Franc-maçonnerie se garderont donc de l'égoïsme trivial, mais tellement humain que je le crois inscrit dans nos gènes. C'est donc d'une démarche à la fois intellectuelle et volontariste qu'il s'agit pour nous de mettre en place. Il faut être lucide sur le fait que notre architecture idéologique personnelle est complexe et que certains piliers sont moisis et fragiles. Parfois nous le refoulons, parfois nous tentons de le dépasser. C'est le défi. C'est ce qui fait la grandeur de l'exercice.

 

Il ne s'agit pas pour autant de se complaire dans un hypothétique monde de bisounours, comme on dit, mais de regarder le monde tel qu'il est, sans faiblesse ni complaisance, et de travailler à l'améliorer par petites touches opiniâtres, mais lucides. En écrivant cela, je songe à la métaphore du bateau de Persée, qui reste apparemment toujours le même, mais qui, de réparations en passages en bassin de radoub, ne compte plus aucune des planches d'origine. Imaginons maintenant qu'on ait gardé quelque part les vieilles planches et avec elles remonté le bateau originel, il serait en tout point semblable à celui qui a été rénové au fil du temps, mais son aspect, du fait de la vétusté, serait sans aucun doute celui d'une barcasse impropre à la navigation. Faire évoluer la société relève de cette métaphore. Comparer notre société à celle des années cinquante, par exemple, donnerait ce sentiment d'un autre monde à jamais passé et dépassé. C'est dans les interstices de l'évolution des sociétés humaines que la maçonnerie peut et doit opérer. Nulle révolution à faire, même s'il nous arrive d'en rêver, nulle barricade à élever, même si en 1870 certains de nos Frères le firent, nous ne sommes ni assez nombreux ni assez forts pour seulement l'envisager, mais contribuer ici et là, au fil du temps, au remplacement de telle ou telle planche, alors oui, cela nous le pouvons, pour autant que nous soyons attentifs aux autres et à l'écoute de leurs désirs profonds et de leurs aspirations à un monde meilleur. Nous pouvons, si nous nous y prenons bien, devenir, (ou redevenir ?), une force d'entraînement non dominatrice, ce qui en ferait à la fois l'intérêt et la force.

 

Nous venons d'évoquer l'altruisme en tant qu'attitude fondamentale pour « bien s'entendre avec les hommes », mais pour l'heure, nous n'avons qu'exploré notre part de l'effort absolument nécessaire à cette entente et pas celle, nécessaire, de l'Autre.

Nous ne pouvons pas faire l'impasse sur les interactions des volontés, des cultures si diverses que nous ne manquons pas de rencontrer. Pour faire société, comme on dit, on ne peut éviter les grandes questions qui toujours se posent et reviennent, têtues, demandant des solutions ou, au moins, qu'on explore les pistes qui y mènent et les compromis raisonnables qu'on pourra trouver pour avancer.

Sans alourdir plus que de raison cette planche, on peut citer certains de ces problèmes qui souvent mettent à mal cette fameuse entente. J'en évoquerai trois :

 

D'abord le pardon. Suivra-t-on, Jankélévitch qui le refusa radicalement aux nazis (« Les nazis ne sont des hommes que par hasard ») et plus généralement aux Allemands ? Ou bien serons-nous de ceux qui tendent la joue droite ? Il est des conjectures qui ne portent pas au pardon. Difficiles dilemmes qui méritent beaucoup de patience et appellent bien souvent des compromis et des nuances que seule la controverse et la conjonction des contraires, vieilles techniques maçonniques, sont en mesure de faire accepter, au moins du bout des lèvres. Le pardon général dans l'Algérie post guerre civile, par ex., n'est que formel et n'a pas épuisé les rancœurs, il est de fait un échec cuisant pour une société algérienne, durablement traumatisée par 10 années de violence insigne. Le pardon a donc ses nuances et ses limites et humainement, il n'est pas toujours possible, même si d'aucuns le pensent souhaitable.

 

En deuxième lieu, l'intentionnalité qui serait, si l'on suit Husserl, la conscience en tant qu'arme toujours braquée sur le monde et constamment tendue vers lui, ce qui lui fait dire que « toute conscience est conscience de quelque chose ». À partir de cette notion de la conscience intentionnelle, la phénoménologie husserlienne a tenté de repenser la conscience dans tous les champs d’expérience : le temps, l’espace, la conscience de soi, le corps, le rapport à autrui (l'intersubjectivité, l'empathie), le langage, la culture, etc … À cet énoncé, il faut prendre conscience de la difficulté fondamentale de la vie en société qui inévitablement met face à face des intentionnalités concurrentes, voire antagonistes et ouvre un champ infini de problématiques auxquelles il faudrait trouver des solutions.

 

Enfin, la culture. Il y a, qui ne le sait ?, un abîme entre nos conceptions humanistes et les innombrables dogmatismes, par exemple. De culture humaniste, nous avons foi en l'être humain, il est au centre de nos préoccupations, nous voulons son épanouissement et réfutons les entraves innombrables que certains lui opposent. Les dogmatiques, religieux ou non, ne rêvent que d'asservissement et de soumission à leurs doctrines. C'est le contre-pied absolu. Dans ces conditions comment « bien s'entendre avec les hommes ? ». On demande beaucoup aux francs-maçons, ce me semble. Peuvent-ils tout « avaler » sans broncher ?

 

Il me faut conclure, mais ce n'est pas facile car je suis plein d'interrogations, sans réponses claires. Évoquer « Les meilleurs de la Maçonnerie et donc leurs incroyables vertus », n'est-ce pas évoquer le maçon mythique ou, à tout le moins, un maçon parfaitement accompli ? Est-ce seulement possible ? Et si oui, en combien de décennies de travail acharné ? Cela ne relève-t-il pas de la pure utopie ? Mille fois l'Amour universel nous est présenté comme le nec plus ultra auquel nous devons tendre. Je doute, et au bout du compte ne me laissé-je pas emporter par un scepticisme exagéré ? 

 

Orlando Furioso 2017