Un diagnostic inquiétant

 

Le retour du religieux,

un vrai problème qui mérite d'être traité avec lucidité.



« Dieu est mort », proclamait Nietzsche,à quoi a répondu un petit malin : « Nietzsche est mort, signé Dieu ». Ce pourrait être le cri de guerre des néo religieux.

Un diagnostic inquiétant.

Le diagnostic du « désenchantement du monde » et de l'éclipse irrévocable de la présence divine dans le monde contemporain est pour l'heure remis en cause. Pourtant, nous pensions tous que la religion ne pouvait résister à la modernité, à la science et à la raison. La théorie de la sécularisation définitive était même partagée par la plupart des spécialistes. Or, depuis trente ans au moins, les sociologues ont dû se rendre à cette évidence, ils s'étaient trompés. En témoigne la résurgence mondiale de toutes formes de religiosité : réveil de l'islam et essor de l'évangélisme protestant dans le monde entier, renouveau du christianisme et diffusion de nouvelles religiosités en Europe de l'Est, avec la complicité intéressée de M. Poutine qui connaît le côté lénifiant des religions. Résurgence aussi en Chine, multiplication des Églises en Afrique et même renouveau du chamanisme chez les Amérindiens... Qui dit mieux ? Partout, en Asie, en Afrique, dans les deux Amériques et jusqu'en Europe, pullulent les sectes et de nouveaux mouvements religieux. Alors que l’Église catholique peine à trouver des vocations sacerdotales et à remplir les églises en dehors de enterrements et des mariages conventionnels, prolifèrent un peu partout gourous, prédicateurs, pasteurs - et faux messies ? - Les entrepreneurs de salut font fortune sous toutes les latitudes avec toujours les bonnes vieilles recettes basées sur la crédulité et la trouille de l'au-delà.

Pourtant, cela pose une question que l'on ne peut raisonnablement éluder : Si les religions renaissent et se renouvellent sans cesse, si elles font preuve d'une telle plasticité, si elles semblent se marier si bien avec la modernité, ne serait-ce pas qu'elles répondent à des attentes individuelles et à des besoins collectifs dont aucune société n'a su, à ce jour, s'affranchir ? Ces besoins sont assez faciles à énumérer : ils sont idéologiques, politiques, moraux, sociaux, identitaires, communautaires, existentiels, matériels et bien souvent imbriqués entre eux telles les pièces d'un puzzle, ce qui rend hasardeuses non seulement leur analyse, mais aussi les solutions à y apporter.

 

Les fondamentalisme à l’œuvre sont redoutables

par leur ambition d'imposer les « lois de Dieu ».

 

Ne nous y trompons pas, le fondamentalisme islamique est une religion politique, il a pris le relais des idéologies nationalistes pan-arabes et du baasisme comme forme de mobilisation politique. Il a ses prophètes, ses dogmes, ses lois « divines », mais barbares, la promesse millénariste de l'établissement imminent de l’Oumma, la communauté des croyants, transcendant les frontières héritées, entre autres, du découpage de l'empire ottoman et des présences occidentales qui s'en suivirent. Il est, chacun le sait, l'adversaire redoutable et opiniâtre de la notion même d'humanisme et de droits de l'Homme. Il veut la loi divine prééminente sur la loi des hommes, il est un danger redoutable de ce point de vue.

Ne nous imaginons pas, pour autant, qu'il est le seul danger : L'évangélisme américain prône la « religion civile » - un concept qui fait de la nation états-unienne le réceptacle, l'incarnation consensuelle des grandes religions pratiquées sur son territoire sous la forme d'une « thérapie » sociale propre à soigner la société et les individus des troubles de la modernité : anomie, individualisme, matérialisme etc. Ajoutons à cela son fantasme absolu concurrent direct du peuple juif : le peuple américain serait le nouveau peuple élu, en charge de la morale universelle ! Il convient d'ailleurs à ce propos de ne pas oublier le fondamentalisme juif et son organisation Hadad Loubavitch qui regroupe environ 4000 institutions juives à travers le monde et est la force la plus dynamique actuellement à l’œuvre dans la Communauté juive au niveau planétaire. Elle est impliquée dans tous les domaines de la vie juive dans le monde: social, culturel, religieux et éducatif et estaussi radicale qu'il est possible. Restons-en là ! Un tour du monde du retour du religieux nous entraînerait trop loin et nous manquons de place.

 

Le message religieux est coextensif aux idéologies politiques.

 

Alors, faut-il voir la religion comme substitut du politique ? Indéniablement, chez les islamistes radicaux, les juifs orthodoxes ou les nouveaux messies africains, le message religieux est coextensif à une idéologie politique. Mais l'adhésion des populations à un discours de salut ne peut s'expliquer uniquement par des promesses d'un monde meilleur, qu'il soit sur terre ou au ciel. Les religions s'enracinent, se réimplantent, se diffusent et se répandent avec une aisance qui laisse rêveur. Je pense, pour ma part, que cela signe l'échec des politiques ultra-libérales qui renvoient l'homme à sa solitude fondamentale en marchandisant toute chose et en ne choyant que la petite minorité qui s'enrichit et qui est sur le devant des média. Regardons leurs méthodes depuis longtemps expérimentées par le christianisme, et comparons-les avec la percée des Frères musulmans en Égypte, par ex., et l'on voit qu'ils apportent à leurs adeptes de réels bénéfices - sociaux, symboliques, psychologiques et parfois matériels. Comment alors s'étonner que les religions réinvestissent cet espace social si problématique, que les politiques étriquées et égoïstes ont abandonné. Pour paraphraser J. Chirac : « La maison brûle et si nous regardons ailleurs, les religieux, eux, s'en préoccupent ».

 

Un syncrétisme chic.

 

Peu me chaut le relativisme du croire qu'on peut facilement détecter en dehors du noyau dur des endoctrinés, je sais bien que l'homme moderne compose son menu à partir d'un syncrétisme chic qui n'en est pas moins désolant : un zeste de bouddhisme, un soupçon d'ésotérisme, une référence « New Age » et à Jésus pour lier la sauce et le voilà armé pour... l'indifférence. C'est ce désintérêt pour les choses de l'esprit qui fait l'essentiel du retour du religieux dans sa version dangereuse pour nos démocraties laïques modernes. L'esprit n'est pas l'apanage du religieux et il n'a nul besoin de l'hypothèse divine pour embrasser la grandeur du monde, la grandeur de l'Homme aussi. Il n'y a pas d'esprit qui ne soit adossé à la matière, pas de matière, pas d'esprit. Gardons-nous lucidement des fariboles et des menées politiques de clergés empressés de ressaisir un pouvoir que la Révolution a mis deux siècles à leur retirer et qu'ils rêvent de réinvestir demain.

 

Orlando