Un chantier jamais clos

Un chantier jamais clos, le désenchantement du monde.

 

Pour Max Weber, inventeur du concept, le désenchantement du monde décrit le recul des croyances religieuses et/ou magiques en tant que mode d'explication des phénomènes, dit autrement, c'est l'irruption de la raison critique propre à faire reculer ce que Marx taxa « d'opium du peuple ».

 

Une mutation achevée ou en voie de l'être ?

 

On pourrait croire que cette mutation achevée ou en voie de l'être. Pourtant il semble que ce soit un mirage ou, à tout le moins, une fausse victoire, car le cléricalisme n'est pas mort. Il faut en avoir claire conscience. C'est lui qui mène l'offensive pour ce qu'il aimerait nous faire admettre comme le réenchantement du monde et que nous appelons le retour de l'obscurantisme.

 

Le cléricalisme sait s'y prendre, il se glisse subrepticement dans les intervalles non défendues, laissées en déshérence par les laïques. Constatons, pour le déplorer, que les générations actuelles ne sont pas anticléricales, pour la simple raison qu'elles ne savent pas ce qu'a été le cléricalisme et sa pesante et hégémonique présence à tous les niveaux de l'organisation sociale. Tout se passe comme si, ne voyant plus de danger, les laïques baissaient la garde, convaincus d'avoir remporté une victoire définitive. Ne soyons pas les modernes Pyrrhus.

 

L'homme isolé aura du mal à croire à une quelconque transcendance.

 

Le retour du religieux, s'il se réinstalle dans nos sociétés, ramènera à terme le cléricalisme et sa prétention à régir la société, du berceau au caveau, de la table à l’alcôve. C'est sur un étrange paradoxe que s'assied le succès des religions : elles sont simultanément individuelles et collectives, elles définissent un lien entre l'individu et un « au-delà » métaphysique qu'il est difficile d'aborder en dehors d'une communauté de foi. Nous pensons, pour notre part, que l'homme isolé, sauf à être un ermite mystique, aura bien du mal à croire à une quelconque transcendance, il préférera aborder le monde de façon pragmatique et se confronter aux aléas de la vie, sans attendre d'aide miraculeuse venue d'un ciel terriblement, et sans doute définitivement, muet.

 

Mais, comme le dit Macbeth, l'histoire est « pleine de bruit et de fureur [et] on aura l'impression qu'elle est racontée par un fou et [qu'elle est] dépourvue de sens ». Paroles non pas prémonitoires, car aux temps où écrivait Shakespeare le monde était bien plein de bruit et de fureur, mais paroles en revanche toujours d'actualité, et le mot est faible, il nous suffira d'ouvrir un journal ou de regarder la télévision pour nous en convaincre, on y parle guerre, attentats et marchands d'armes. On y voit accueillis en fanfares roitelets, autocrates et tortionnaires de leurs propres peuples. Le bruit et la fureur, ça nous connaît.

 

Il y a une volonté des religieux de revenir sur le devant de la scène.

 

La thèse de ce billet est la suivante, il y a une volonté des religieux de revenir sur le devant de la scène, par tous les moyens, y compris politiques : regagner les cœurs et les esprits, c'est maîtriser à terme les bulletins de vote. C'est la grande conjuration des religieux, par delà leur différences et leurs antagonismes congénitaux. Exciper des racines chrétiennes de l'Europe, par exemple, pour s'opposer aux ambitions du wahhabisme salafiste djihadiste ne signifie pas qu'au fond, les religions ne poursuivent pas les mêmes objectifs et qu'elles ne sont pas objectivement complices, même s'il est plus que probable que, parvenues à leur fin, elles se battront ensuite pour l'hégémonie, au nom de la Vérité vraie, celle de l'autre ne l'étant pas, vraie !

 

C'est un constat, il faut s'opposer à ce retour de leurs dangereuses hurluberluteries qui s'appuient sur ce syllogisme improbable : « nous avons raison, tu as tort, donc du dois te soumettre, car la vie éternelle est à ce prix ». On cherchera en vain la Raison dans ce type d'affirmation, sinon que la raison cachée est l’imperium tant désiré. C'est, hélas vendue comme telle, une autre forme de rationalité.

 

La liberté souveraine de l'esprit.

 

Écoutons ce conseil de Jaurès, qui affirmait : « La plus grande chose qu'il y a au monde, c'est la liberté souveraine de l'esprit ». Auquel nous ajouterons : «  Et son corollaire la liberté de conscience et de critique ».

 

Sur le plan philosophique, le BA ba des doctrines spiritualistes ou religieuses, c'est la foi, très pratique au demeurant, car la foi rend aveugle ou benêt, c'est selon. Le « Credo quia absurdum », je crois parce que c'est absurde (attribué à Tertullien). Quel argument hautement rationnel ! Comment traiter un tel propos ? Sinon en invitant chacun à la réflexion, à l'analyse et à la critique de ce qui ne sera jamais que des dogmes échappant par définition à toute rationalité : « Sapere aude ». Pense par toi-même.

 

L'humanisme est un ouvre-boîte-crânienne.

 

Appeler chacun à laïciser sa pensée, car faire cette démarche c'est l'autonomiser par rapport à toutes les croyances, les a priori commodes et autres supposés divins « déjà-là », qui empêchent de penser et chloroforment la raison critique. Tel est le combat que mènera un libre penseur, attentif, s'il veut bien s'y intéresser, au bonheur intellectuel de ses amis, de ses voisins et, au final, de toute l'humanité. L'humanisme est son outil, car l'humanisme est un « ouvre-boîte-crânienne », un ventilateur chasseur de miasmes. C'est lui qui substitua à l'autorité et à la légitimité des princes, le contrat social et la délibération d'assemblées citoyennes élues, à celle des rois et des clercs, l'exercice, non contraint du libre examen et le bonheur de la réflexion personnelle et du philosopher sans entrave. Le libre penseur aidera ses concitoyens à démolir les éternelles âneries, telles celles qui attribuent à la vengeance divine moult catastrophes, supposées punir des écarts : les inondations de Paris en 1910, en expiation de la loi de 1905 ; le sida, pour expier l'homosexualité et l'adultère, le Primat des Belges, Léonard dixit, en 2010. Sans oublier la réflexion du ministre de l'intérieur saoudien, attribuant à la volonté d'Allah les quelques centaines de morts, résultat d'une bousculade autour de la Ka'aba, au cours d'un pèlerinage. Tout cela est insensé au sens plein du terme, puisque cela n'a aucun sens, et pourtant c'est sur de telles billevesées que s'appuient les religions pour conquérir puis asservir les peuples.

 

Le réenchantement du monde, autrement dit le retour des croyances les plus improbables et de la magie la plus farfelue, est leur outil privilégié. Qu'on se le dise et qu'on y fasse obstacle.

 

Orlando