Vous avez dit transhumanisme?

Colloque du 20 janvier 2018 Strasbourg.

Écossisme et transhumanisme.

 

Aller à un tel colloque n'était pas une aimable balade pour moi, j'y venait avec ces interrogations : Faut-il craindre ou non le transhumanisme et son vecteur principal, l’intelligence artificielle (IA) et ses multiples applications et développements ? Question qui en entraîne d'autres comme celles-ci, par exemple :

  • Existe-t-il une nature humaine ?

  • En quoi l'Homme se distingue-t-il de l'animal et demain d'une machine sophistiquée et « intelligente » ?

  • L'Homme est-il libre ou déterminé ?

  • L'homme est un être de désirs et de passions, qu'en sera-t-il de l’intelligence artificielle, l'IA ?

  • L'IA peut-elle avoir un but final et une morale liée à son existence ? Connaîtra-t-elle le dépassement de soi ?

  • L'IA a-t-elle le « sens du temps », même s'il est évident qu'elle sait le mesurer ?

  • Peut-elle avoir le sens du sacré ?

  • Pascal a dit : « L'Homme est duel, il porte conjointement raison et passion, c'est sa richesse et son drame », l'IA peut-elle singer l'Homme jusque là ?

  • L'IA peut-elle avoir le sens des responsabilités et comprendre une éventuelle sanction ?

  • L'Homme peut se définir, notamment, par ces notions : pulsion et stratégie, individualisme et grégarité, cultures diverses et universalisme, rationalité et conditionnement, peur et courage, altruisme et égoïsme etc. L'IA peut-elle endosser cette humanité-là ?

  • Pour l'IA qu'en est-il du ça, du moi et du surmoi ?

  • En dehors de la haine du corps que le transhumanisme semble porter comme une justification, la justification de son développement n'est-elle pas comme une prolongation de cette réflexion de Foucault : « L'idée d'homme est un concept contingent. » […] Si les dispositions qui ont établi cet état disparaissaient : « L'Homme s'effacerait comme à la limite de la mer, un visage de sable ».

 

Les réponses à ces questions, les intervenants du colloque étaient, pour moi, censés les apporter. Car il faut d’abord rappeler que le transhumanisme est un courant de pensée scientifique, intellectuel et culturel qui considère les maladies, le handicap, le vieillissement et la mort comme des aspects inutiles et indésirables de la condition humaine. Il promeut l’usage des découvertes neuroscientifiques, génétiques et robotiques pour améliorer l’être humain physiquement et intellectuellement. Le mouvement intéresse beaucoup de fonds d'investissement et d’entreprises pharmaceutiques internationales qui ont forcément un rôle à jouer, avec les entreprises de nouvelles technologies et de robotique, dans le développement des outils qui amélioreront la santé des humains, domaine brassant aujourd’hui et annuellement des milliards de dollars. C'est un mouvement qui s'inscrit sans conteste dans le projet économique néolibéral.

 

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Christophe Habas, médecin spécialisé en radiologie, chef du service d'imagerie cérébrale de l'Hôpital des Quinze-Vingts et ancien Grand Maître du GODF avait intitulé sa prestation : «L'anthropodicée transhumaniste », néologisme forgé sur théodicée du grec theos : dieu et diké : justice, droit. Donc anthropos : homme associé à diké serait un plaidoyer pour l'homme augmenté, en quelque sorte. Dans une langue limpide et des descriptions à la portée de chacun, l'orateur plante le décor et dévide le fil d'un courant, ou plutôt de courants : philosophiques, politiques, scientistes, progressistes, technophiles, mélioristes, futuristes, et j'en oublie, dont le but est, à terme le dépassement du corps, cette prison de l'âme, comme disait Platon. Le corps est à coup sûr la bête noire du transhumanisme.

Appuyé sur les NTIC (nouvelles technologies de l'information et de la communication) et l'IA, le transhumanisme impacte déjà la politique, les finances, les sciences humaines comme les sciences dites dures (soutenues par des bailleurs de fonds, les GAFAM, en tête, qui les promeuvent). Les objectifs sont connus : donner à l'homme la capacité de se dépasser et la liberté de se former une nouvelle identité, de se réinventer, de vivre plus et mieux, d'être plus intelligent et plus puissant. Immortel un jour ?

Alors, C. Habas s'interroge : « Devons-nous encadrer ce mouvement ? ». Un mouvement qui engendre une révolution radicale tant politique que sociétale. Et de pointer certains dangers et d'évoquer une conscience artificielle qui serait liée à l'IA, avec le danger d'un néo messianisme qui enjamberait ou ignorerait les carences éventuelles du processus en cours dans le domaine médical, par exemple, ou dans la biologie (manipulation du génome humain). Sans aucun doute l'orateur entend qu'en effet on doive encadrer un mouvement qui porte des dangers redoutables.

Trois mouvements de fond sont en marche : d'abord, une mécanisation de l'humain ; en suite, une humanisation de l'IA et son autonomisation en progrès constant (elle sait auto apprendre et s'auto organiser, la poïèse) ; enfin, additionnant les deux précédents, apparaît une véritable hybridation homme-machine. C'est là créer une singularité qui saurait échapper au bricolage du hasard, une conscience artificielle enchâssée dans un corps de chair et qu'à terme on pourrait délaisser, on entrera alors dans le « post humain ». Dès lors, que restera-t-il de l'être humain que nous connaissons ? Rien ! Sauf la conscience, mais rien n'est moins sûr, malgré une déconstruction radicale qui, ô paradoxe, aura finalement entraîné la négation de la spécificité humaine. C. Habas termine en disant en substance : que cela plaise ou non voilà l'état des lieux et rien ne pourra entraver ce mouvement, vigoureusement soutenu par les forces de l'argent et le néolibéralisme financier.

Après ça, que nous reste-t-il, à nous qui nous revendiquons encore de l'humanisme des Lumières ? « Le suicide ou le maquis ! » tranche mon voisin de travée.

 

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L'antithèse, ou plutôt l'analyse des dangers, a été l'affaire de David Le Breton, anthropologue, professeur à l'Université de Strasbourg, membre de l'Institut universitaire de France et chercheur au laboratoire Cultures et Sociétés en Europe. Titre de l'intervention : « L'adieu au corps : une critique du transhumanisme ».

La critique a été virulente. Le transhumanisme part du principe que l'incarnation fixe ipso facto une limite tragique : si l'homme est trop lent, trop fragile, faillible, mortel aussi, c'est à cause d'un corps qu'il traîne comme un boulet. Il faut donc s'en débarrasser et adviendra alors ce qu'il faut bien appeler un post humanisme, un homme augmenté débarrassé de sa contingence corporelle..

Mais alors, quid de l'être de désir - le désir passe par la sensualité - et quid de la conscience – la conscience produit de la morale ? Le post-humain dépendant du « paradigme informationnel » liquide le statut ontologique de l'Homme au profit d'une entité qui ne sera plus qu’addition d'informations. Le transhumanisme au final dissout la morale au profit d'un techno-prophétisme aux allures de néo-religion. Il s'agit bel et bien du rêve, plus ou moins fantasmé, de l'Humanité débarrassée de l'humain. C'est absolument vertigineux ! C'est même un peu désorientant parce que cela évacue l'humanisme.

Et de dénoncer l'intégrisme technologique à la manœuvre dans cette aventure dans laquelle l'humanité s'engage, selon lui, bien imprudemment.

Il faut liquider le corps, mais comment ? D'abord, télécharger l'esprit sur un et même des supports numériques, cela est techniquement possible. L'homme sera alors absolument « calculable et reconstructible », voilà l'ultime frontière en vue. Mais au passage on se débarrasse de la sexualité, on renonce au renouvellement générationnel et on évacue la sensualité. En suite, grâce à « l’homo-silicium », on assistera à l'abolition de la frontière entre le cyborg et l'humain, con-fusion donc entre l'homme et la machine. C'est une refondation radicale de l'Humanité qui fera des exclus – il y en aura et ils seront nombreux - les chimpanzés du futur aux yeux des privilégiés.

Les exclus justement ; ils seront, comme toujours, les victimes de l'infortune. Seule une classe privilégiée accédera à cette refondation à base de NTIC , de puces, de métaux rares et de robotique. Le trans-humain développera une pensée sans corps, rêvant de toute-puissance puisque débarrassée de sensations, d'émotions, de faiblesses, de la maladie... il rêvera plus que jamais d'immortalité. Mais voilà, il sera totalement subordonné et dépendant. La techno-science et les sciences cognitives seront son horizon et sa foi. David Le Breton conclut : le transhumanisme est une utopie du puritanisme, la haine du corps est là pour l'attester.

 

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Charles Susanne est anthropologue, généticien, Professeur à l'Université Libre de Bruxelles, sa prestation s'intitule : « Transhumanisme : vous avez dit humain ? ».

L'homme est toujours à la recherche d'un bien-être total, d'une espérance de vie infiniment prolongée, quand il ne rêve pas d'immortalité. La science et la technique, les progrès des NTIC et ceux de la médecine sont si évidents et performants que le rêve semble à portée de la main. La question essentielle est de savoir s'il s'agit d'une utopie, d'une prédiction ou d'un possible cauchemar.

Le professeur Susanne décrit alors, par le menu, les avancées extraordinaires que la médecine, la chirurgie, la biologie et plus généralement toutes les sciences qui s'intéressent au bien-être des humains et à leur santé, tant physique que mentale, ont accomplies. Ainsi de l'avènement d'une médecine prédictive devenue de plus en plus précise et donc performante. Il s'en réjouit et invite son auditoire à s'en réjouir aussi. Ce transhumanisme là, dit-il accepte que l'homme soit un homme augmenté, car plus et mieux soigné. Mais le transhumanisme radical, lui, guigne sur le post-humain et le fantasme de la sortie de soi de l'être humain. Danger selon lui engendré par le balancement science et fiction, fantasmes et utopie. Aveugle aux inégalités sociales comme physiques, seuls des privilégiés y accéderont. Le transhumanisme véhicule accessoirement la vaine espérance de la mort de la mort. L'immortalité, enfin !

Si l'on veut profiter des progrès évoqués en toute sérénité, l'interface cerveau-machine doit être pensée en dehors de toute idéalisation, de toute diabolisation aussi créant des clivages idéologiques rapidement insurmontables. Le transhumanisme est en marche, on ne peut pas s'y opposer, alors il faut repenser l'humanisme contre la technolâtrie et contre la possibilité de puces idéologiques manipulatrices, contre le bidouillage du génome humain aussi.

Il faut donc choisir, ici et maintenant, il y a urgence. Il faut intégrer la science sans se laisser déborder par elle.

L'Homme doit rester maître de son destin s'il veut rester un homme.

 

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« Le transhumanisme, une intelligence collective », tel est le titre de la prestation de Michel Maffesoli, sociologue, professeur émérite à la Sorbonne, observateur attentif du présent post-moderne.

Michel Maffesoli, en bon philosophe et digne « sorbonnard » s'est livré à un numéro époustouflant d'helléniste et de latiniste en décortiquant ses mots au fil de son intervention. Il m'a fallu être très attentif pour savoir où il voulait emmener son auditoire et je ne suis pas sûr d'y être parvenu.

Selon lui, le transhumanisme a une dimension philosophique plurielle du fait qu'il surgit dans un monde nouveau dont le cœur battant est internet et tout ce que cela implique. Une parenthèse se ferme dit-il, celle de ce monde, né au 18è siècle, qui porta le mythe du progrès indéfini, de la raison raisonnante et de l'enrichissement matériel et moral de tous, un programme que la maçonnerie écossaise a porté et porte encore. Ce monde est fini, mais, pour autant, ce n'est pas la fin du monde. Nous sortons de la puberté intellectuelle (sic), nous devons endosser une certaine neutralité axiologique et sortir des incantations pour penser droitement le transhumanisme. « Revolvere », le retour en boucle qui met en scène la synergie de « l'archéisme » et du développement des progrès scientifiques, lesquels nous extraient du généalogique pour nous faire entrer d'abord dans le diagnostic puis dans le pronostic. Que faut-il comprendre ? Maffesoli assène : « Du un au plus qu'un, le transhumanisme autorise le passage de l'autonomie (du sujet) à l'hétéronomie. Il s'agit alors d'une personne devenue plurielle affirmant : je suis plus que moi-même. ». Création en somme, d'une sorte d'harmonie conflictuelle – le un dépassé par lui-même - engendrée par une logique « contradictionnelle » - comment être un et un peu plus qu'un sans être deux ?

Il s'agit donc de la fin d'une époque et du début d'une autre, en devenir et construction. La preuve selon lui ? « Voyez l’éclatement des États-Nations et le retour des nations » (allusion au pulsion écossaises ou catalanes). De tout ceci naît un désenchantement suivi de la mise en chantier d'un réenchantement qui passe par la reliance avec l'autre qui débouche sur ce qu'il nomme l'intelligence collective (Il a d'ailleurs, dans une incidente, évoqué la noosphère de Teilhard De Chardin, autrement dit : la « sphère de la pensée humaine »). Et ceci passe par les NTIC et donc par internet.

En toute honnêteté, je ne sais toujours pas s'il faut, d'après lui, craindre ou non le transhumanisme, puisqu'il a conclu par cette formule : « Il faut passer du temps de l'esprit à l'esprit du temps », qui pourrait vouloir dire qu'il faut accueillir le transhumanisme sans inquiétude, mais il ne l'a pas expressément dit.

Je reste indécis face à une sophistique maligne et rusée, mais incontestablement brillante.

 Mais, mais, mais...

 

Au terme de la relecture du compte rendu du colloque de Strasbourg, une réflexion s'impose à moi :

 

Le transhumanisme n'est pas un humanisme.

 

Même un optimiste serein ne peut écarter d'un revers de la main le danger que potentiellement de ce qui se cache derrière le projet transhumaniste et son outil principal l'Intelligence Artificielle, l'IA.

Sur cette dernière, il existe trois hypothèses de travail principales :

  1. La fabrication du sur-homme à la fois tout-puissant, omnipotent, parfait et immortel. (Homo deus, remplaçant homo sapiens !)

  2. Le cauchemar des machines intelligentes qui, à terme, réussiraient à dominer les humains.

  3. L'avènement du cyborg, mixte des deux précédents, où l'humain et la machine fusionneraient et formeraient une espèce hybride. (Robocop)

Toutes choses qui n'ont échappées ni à Christophe Habas ni à David Le Breton ni à Charles Susanne.

 

Je soupçonne, avec David Le Breton, le projet d'être porté, en plus des savants exclusivement avides de découvertes prométhéennes, par le libéralisme économique, notamment les GAFAM, qui flairent des monceaux de profits potentiels et se soucient assez peu des inégalités nouvelles qu'il engendrera, peu soucieux de faire de l'Homme le chimpanzé du futur » aux yeux des privilégiés.

 

Quelques bonnes nouvelles pourtant.

 

Les chercheurs qui portent la « révolution biologique », réfutent l'idée que le vivant soit réductible à un programme, i.e. un algorithme caché au sein de l'ADN, ce qui remet en cause le projet de transférer ce que vous et moi avons dans la tête vers des disques durs. En revanche, certains sont convaincus que la conscience est bien un processus central de pilotage des activités cognitives (Stanislas Dehaene) et donc essentielle aux activités humaines réfléchies. Fi donc de la technolâtrie des puces et des manipulations génétiques ? Hélas il ne semble pas que ce soit possible. J'y reviendrai.

 

Certaines machines apprennent, cela s'appelle le « deep learning ». mais pour en arriver là, les machines apprenantes ont besoin de l'intervention d'un expert humain pour corriger les erreurs, car il s'agit d'une démarche par essai-erreur-correction-essai etc. On est loin du film « 2001, Odyssée de l'espace » et de son super ordinateur hors de contrôle. En fait, aucune machine apprenante n'est capable de transférer ses capacité d'un domaine à un autre, elles ne comprennent pas ce qu'elles font. Par exemple, les supers ordinateurs Alphago, champion du jeu de go et Deep blue, champion de celui d'échecs, ne savent que jouer au jeu de go ou aux échecs. Ne leur demandez rien de plus.

Cela devrait nous rassurer (un peu).

L'émotion, par exemple, avant tout phénomène physiologique, car réponse à nos états physiologiques lesquels sont à l'origine de la culture, i.e. du langage, du savoir, de la sociabilité et de la raison (le logos), est hors de portée des ordinateurs. Les émotions suscitent les fameux « états d'âme », cette capacité si humaine qui nous distingue encore des robots. Les pessimistes posent la question :  « Pour combien de temps encore ? ». Je ne crois pas un robot capable d'émotions, sauf programmées par l'homme et recouvrant des situations bien précises, listées et mises en place à toutes fins utiles.

 

Le cas de la vache Rosita.

 

En Argentine, il a fallu pas moins de six mères-vaches et deux gènes humains prélevés sur deux femmes différentes, pour enrichir une cellule-souche - d'où est sortie Rosita - dans le but d'obtenir d'elle du lait doté d'enzymes jusqu'ici présents dans le seul lait maternel humain. Cette manipulation a permis l'avènement de la super vache, aimablement définie par ses créateurs comme « bio-moteur » !

À quand les « Rosita » humaines programmables ? Comme dit le sage, analysant les comportement humains : « Si on peut le faire, on le fera », Cf./ le projet Manhattan. Ce sera pour dans une dizaine d'années, pense-t-on, le temps qu'on en sache autant sur la génétique humaine que sur celle des bovins.