L'athéisme questionné...

L’athéisme questionné, l'athéisme questionnant.

 

L'athéisme n'est pas une doctrine codifiée parce que c'est une impossibilité radicale. Plus simplement, c'est une position très personnelle, fruit d'une maturation intellectuelle sur laquelle nous reviendrons. L'athéisme d'État, tel que l'URSS l'a pratiqué, n'est qu'une pseudo-religion sans dieu et donc un joli contresens.

L'athéisme pourrait être défini comme la rencontre de la vacuité et de la lucidité : ni manque ni besoin de divin. En second lieu, on peut le rapprocher du rasoir d'Ockham : « Il ne faut pas multiplier les hypothèses sans nécessité ».

 

Pour autant, comme tout un chacun, l'athée se pose les fameuses questions : «  D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? ». Et pour faire bonne mesure, il a présent à l'esprit les quatre causes d'Aristote. Matérielle : D'où provient une chose et de quoi est-elle faite? Formelle : Quelle est sa forme ou le modèle qu'elle imite? Efficiente : Quel est le principe ou le mouvement qui lui a donné naissance? Finale : Dans quel but a-t-elle été faite? Qui restent un remarquable outil pour conduire une réflexion rationnelle.

Voilà qui est bien vertigineux et entraîne une autre série de questions qui ne sont pas sans rapport avec les précédentes : Y a-t-il eu un commencement et y aura-t-il une fin ? (La question de la création et celle du démiurge en plus de celle du Jugement Dernier). Y a-t-il une vie après la mort ? (Les questions de résurrection, de métempsychose ou de renaissances cycliques). Enfin, la vie a-t-elle un sens ? (Et donc un but ? Cf.supra).

 

Les religions, dont c'est le fonds de commerce, apportent à toutes ces questions des réponses basées sur le refus de la mort comme terme ultime et définitif. Elles ont évidemment compris depuis toujours que la peur de la mort est bien présente dans le psychisme humain, et que proposer une possibilité de renaissance et de rachat (et de quoi, bon sang?) est une excellente façon d'attirer à soi tous les angoissés de la mort. Précisons que, contrairement à l'idée communément répandue, il n'y a pas que les religions dites du Livre qui parlent de vie après la vie et de rachat. Toutes ont élaboré des fables, des doctrines, des théologies et, bien sûr, installé des castes de profiteurs, les clergés, en général jouisseurs impénitents, qui vivent de la crédulité des « fidèles ».

 

Pour l'athée, seul l'instinct de conservation et le désir d'assurer sa descendance expliquent les efforts déployés pour contrer la mort, ou plutôt pour en repousser la venue. On pourrait les définir comme la néguentropie qui s'oppose à l'entropie (la désorganisation et la décomposition) du vivant, qui aura, chacun le sait, de toute façon le dernier mot. Exit donc les arrières-mondes, ces miroirs aux alouettes tendus aux croyants et auxquels il faudrait sacrifier mille et une choses pour y accéder.

 

Les doctrines religieuses sont des constructions de l'esprit, ce qui fait qu'elles peuvent facilement être abandonnées et modifiées, car les dieux sont mortels, ils meurent quand la communauté qui les fait vivre meurt elle-même, ou, plus prosaïquement s'en débarrasse. Quand on part par exemple de la Genèse, chère aux monothéismes, il est bien évident que la fable ne tient pas. Le darwinisme est passé par là et la rencontre entre Neandertal et Sapiens pulvérise le « moment Adam et Eve ». Ce salutaire scepticisme se trouve constamment renforcé par des découvertes scientifiques nouvelles qui font naître la vie, pour le dire vite, d'une soupe initiale d'atomes, puis d'unicellulaires embarqués dans une complexification sans bornes. Sciences= 1, créationnisme= 0. Lucrèce l'avait déjà bien dit : « Rien ne naît de rien, rien ne s'anéantit. La matière est faite d'atomes et de vide. En dehors des atomes et du vide, il n'y a rien. » et Lavoisier : « ...Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Mais le néant est un concept difficile à admettre d'où le besoin de certains d'inventer et d'inviter un Créateur ou un Démiurge1. Pour de nombreux scientifiques l'Univers a toujours été là et le faire naître ex nihilo de la volonté d'un dieu relève de la pure magie. Pertinemment, on ne peut expliquer, ou tenter d'expliquer, que les rapports entre des existants (la soupe d'atomes, les premiers organismes unicellulaires) et non entre le Néant et les existants. Pour l'athée, le créationnisme n'est que billevesées parce qu'il affirme sans jamais pouvoir prouver. Un physicien français, Aurélien Barrau, a cette phrase, admirable d'humilité et de lucidité : « Le principe anthropique ne se justifie pas à partir de l'existence de l'Homme, de la vie ou de Dieu. Il n'est en aucun cas une explication, il ne prétend rien justifier, il profère juste : ''Attention, il n'est pas assuré que ce que nous voyons autour de nous soit nécessairement représentatif de l'ensemble global'' ».

 

Revenons à l'une de nos questions : « Y a-t-il une cause à notre existence ? » Pour l'athée, cette question n'a pas de sens, mais pour le croyant, c'est la volonté de Dieu. Une explication qui n'en est pas vraiment une, car elle souffre d'une grande faiblesse explicative, voire relève du pur phantasme. On saisit mal la motivation d'un Dieu parfait, forcément parfait, aimant etc. à jeter ses créatures (je pense aussi aux animaux et plus généralement à tout ce qui vit) dans les tourments et les affres d'un passage sur Terre qui est loin d'être une promenade d'agrément. L'introduction de Dieu dans cette perspective est une vue purement anthropomorphique (Dieu le Père, débordant d'Amour) qui sous-entend cette autre question : « La nature (la création) a-t-elle un but ? ». Il me semble que Jacques Monod y a répondu dans « Le hasard et la nécessité » : « L'Homme sait enfin qu'il est seul dans l'immensité indifférente de l'Univers d'où il a émergé par hasard », écrit-il. Il n'a donc aucun destin ni devoir écrit quelque part... au ciel ! De quoi désespérer la prêtraille tout en confortant l'athée.

 

Un autre domaine où les religions sont fort prétentieuses est le problème du Bien et du Mal, autrement dit le problème de la Morale. Pourtant, il suffit d'observer le concept de « morale » pour constater qu'il n'a et n'aura jamais de limites très nettes et intangibles, car la morale dépend trop des temps et du lieu où elle s'élabore et par qui et pour qui elle est élaborée. Il est absurde de mettre ainsi la morale sous le regard d'un dieu parce qu'elle est essentiellement œuvre humaine comme l'a bien vu Freud avec sa trilogie : du ça, du moi et du sur-moi. Pour lui, le ça est le moteur, fléché sur le plaisir (l’hubris?), le moi est l'arbitre qui empêche les outrances du ça, et le sur-moi est « le dépositaire du phénomène que nous appelons morale. », il est, à coup sûr, « entièrement culturel ». C'est lui qui engendre ce mécanisme psychique que nous appelons « conscience » et qui nous porte à établir des règles propres à favoriser le fameux « vivre ensemble », autrement dit, à tout faire pour éviter « la guerre de tous contre tous ». L'athée n'a nul besoin de la religion pour comprendre et pratiquer cette morale résolument laïque dont les prémices sont : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse ».

 

Un de mes amis a cette redoutable et un peu cruelle boutade : « Je ne demande si, à un croyant, il ne manque pas une case ? » Je n'y adhère pas, ce serait bien hardi et un brin arrogant, mais je pense tout de même que l'athéisme est le résultat d'une authentique maturation intellectuelle conduisant l'individu à mieux maîtriser ses pensées, à rejeter les doctrines sans fondement et les conséquences, souvent néfastes, qu'elles engendrent. La Raison, dans le sens que lui donna Alain, guide les pas de l'athée : « La Raison, disait-il, c'est bien là le Dieu libérateur, le Dieu qui est le même pour tous, le Dieu qui fonde l'Égalité et la Liberté de tous les hommes, qui fait mieux que s'incliner devant les plus humbles, qui est en eux, les relève, les soutient ». Une fois cela admis, il faut encore préciser que l'athée accepte que nombre de questions restent sans réponses (transitoirement, espère-t-il toujours optimiste) et il ne se livrera jamais à aucune spéculation faisant appel au surnaturel (au miracle ou à la magie) pour y répondre, ce que les dogmatismes religieux n'hésitent pas à faire et sans modération ! « Je crois parce que c'est absurde », auraient dit Augustin et Ignace : « Nous devons toujours, pour ne pas nous égarer, être prêts à croire noir ce que, moi, je vois blanc, si l'Église hiérarchique le définit ainsi. ». Incroyable, non ? Et pourtant si souvent vérifié. N'a t-il pas fallu attendre Jean-Paul II pour que l'Église admette enfin que la Terre tourne, comme l'avait dit Galilée ? Nous leur opposons ceci, que Camus nous rappelle : « L'homme est la seule créature qui refuse d'être ce qu'elle est. », c'est à dire qu'elle est prométhéenne et que, quand elle s'éveille, elle renvoie Dieu aux hypothèses improbables et ne s'en porte que mieux. La seule vérité intangible est la vie, ici et maintenant, qu'il faut vivre intensément pour ne pas passer à côté, c'est l'amor fati de Nietzsche.

 

Un dernier point, qui a son importance, me semble-t-il. L'athée est souvent un homme seul car il répugne à s'organiser en phalanges, (Bien sûr je sais qu'il existe quelques groupuscules et autres Loges, mais rien de comparable avec les organisations religieuses.), c'est que pour lui le seul parti qui vaille et auquel il pourrait à la rigueur adhérer est celui de ceux qui ne sont sûrs de rien...

 

 

Orlando

Juin 2018

 

 

 

 

 

 

1Je n'ai pas la place ici de gloser sur la différence abyssale entre le Dieu créateur et le Démiurge, de rang nettement inférieur et qui, lui, ne sait rien faire ex nihilo.En revanche, il organiserait le chaos : « Ordo ab chao ».