Démocrature l'ultime avatar...

Démocrature, l'ultime avatar d'un concept très abîmé : la Démocratie.

 

Comme Camus l'avait bien vu, « Mal nommer les choses ajoute au malheur du monde », ce triste constat vaut pour ce que nous appelons la « Démocratie ». Il est tentant de nos jours, au vu de la pratique telle qu'elle est advenue ici et là, de dénoncer comme un abus de langage ce terme qui de plus en plus cache des situations de démocratie altérée. Il ne s'agit certes pas de dictatures formelles, mais de « soft powers » comme aiment à le dire les anglo-saxons, camouflés derrière le mantra des élections libres, mais dont les dérives vers un jacobinisme autoritaire, comme en France, ou des alliances improbables entre extrême droite pure et dure et populisme en déshérence, comme en Italie, font que dans beaucoup de nos "démocraties" les citoyens n'ont plus guère de réel pouvoir.

Ils sont convoqués rituellement aux urnes après quoi, techniquement, on se passera d'eux, c'est comme s'ils avaient délivré un blanc-seing à cette classe politique qui alors n'a plus que mépris pour eux. Il est triste de constater que la démocratie, dont nous nous gargarisons sans cesse et dont nous prétendons vendre la recette au monde entier, n'est plus que l'oripeau fripé d'un idéal jeté aux orties de la technostructure, des « bandes » de copains formés et formatés pour le pouvoir et d'intrigants ambitieux pressés de faire le bonheur des peuples, y compris contre leur gré.

 

Et puis, la créativité aidant, on invente des néologismes. « Démocrature » en fait partie qui représente pour moi l'ultime avatar de la déliquescence de la démocratie.

 

Je voudrais m'arrêter dans ce billet sur ce néologisme créé par le sociologue Gérard Mermet en 1987 : démocrature (on dit aussi, mais plus rarement dictocratie) et qui peu à peu s'est imposé dans le vocabulaire politique. Les deux termes sont interchangeables et désignent un régimedémocratique plus formel que réel qui au fond fonctionne sur le mode dictatorial. Certes il possède une constitution, et on y procède régulièrement à des élections. Théoriquement la liberté d'expression y est garantie par les textes et donc une opposition peut s'y exercer, ce qui est la marque de la démocratie, mais de toute évidence la démocrature, dont nous débattons, est unedictature camouflée et une démocratie truquée, car elle en dénature sournoisement toutes les vertus.

 

La Turquie, que nous allons examiner, en est le triste d'exemple.

 

On se souvient que le Président turc Recep Tayyip Erdogan, autocrate bien connu, a échappé à un coup d'état le 15 juillet 2016. Les adeptes du complotisme l'accusent même de l'avoir lui-même organisé ou du moins d'avoir laissé faire. Impossible de trancher faute d'informations fiables, mais on peut affirmer que ce coup d'état manqué fut le prétexte rêvé pour mettre en place le régime dont le Président turc rêvait depuis sa prise de pouvoir. C'est depuis dimanche 24 juin 2018 chose faite !

 

L'état d'exception est devenu la norme et rien n'est négligé pour museler toute opposition.

 

Ainsi, depuis cette date, l'état d'exception est devenu la norme et Erdogan gouverne par décrets-lois. Les opposants sont criminalisés, accusés, sans preuves le plus souvent, d'être gülénistes1, partisans du PKK2, putschistes ou le cumul des trois. Une purge gigantesque a été organisée qui a vu universitaires, juges, journalistes, intellectuels, policiers, enseignants, mais aussi hommes d'affaires ou simples citoyens victimes de délations, harcelés, radiés de leurs fonctions, voire emprisonnés sans procès.

Bien sûr, des procès il y en aussi, mais il est étonnant de constater que, pour un total de 10165 enquêtes, en juillet 2017, seulement 1235 procès avaient été ouverts alors que, dans le même temps, 150000 fonctionnaires avaient eux été radiés sans procès. Les détentions provisoires peuvent durer des mois et elles concernent de l'aveu même du ministre de la Justice plus de 50000 personnes. Rien n'entrave la purge : les juges qui mènent les enquêtes se trouvent souvent à leur tour révoqués et emprisonnés. Une sournoise terreur ronge la société durablement déstabilisée par ce climat délétère dans lequel on limoge les maires des villes kurdes remplacés par des « Tuteurs » nommés par l'État. L'opposition n'est pas ménagée, les codirigeants du Parti démocratique des peuples (HDP), opposants notoires, sont emprisonnés depuis novembre 2016 et le procureur réclame contre eux des peines de prison de 83 et 142 ans.

Rien n'est donc négligé pour museler toute opposition : 159 journalistes sont emprisonnés, 200 ont été contraints à l'exil, 200 média réputés gülénistes et 357 associations diverses ont été fermés et le couperet ne semble pas vouloir s'arrêter de sitôt.

 

Se doter d'une Constitution sur mesure.

 

Bien entendu Erdogan se devait, pour régner sans partage, de modifier la Constitution, c'est pourquoi le 16 avril 2017, 18 amendements furent soumis à référendum. L'opinion fut presque totalement privée des voix de l'opposition. On ne prend jamais assez de précaution chez les dictateurs. Ce ne fut pourtant pas une simple promenade de santé car ce référendum fut entaché de soupçons de fraudes. La campagne avait été biaisée, en plus des deux codirigeants du HDP dont nous avons parlé, 2500 autres dirigeants avaient été incarcérés. Difficile de faire campagne dans ces conditions malgré la présence d'observateurs internationaux.

Le scrutin ne fut pourtant pas un triomphe puisque le « oui » inspira seulement la moitié des électeurs. Toutefois il fut validé, en dépit de rapports négatifs de l'OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) et du Conseil de l'Europe qui avaient pointé les innombrables irrégularités.

 

La démocratie « Canada-dry ».

 

Après ces modifications, en Turquie, il n'y a plus de premier ministre, tous les pouvoirs sont concentrés entre les seules mains du président Erdogan qui peut nommer autant de vice-présidents et de ministres qu'il l'entend, élus ou non, de sa famille si ça lui chante ou de ses amis, et selon ses seuls propres critères. Bonnet phrygien sur le dispositif, Erdogan peut présider son parti tout en présidant la République et donc choisir les candidats à la députation pour des élections désormais concomitantes à la sienne propre, ce qui lui assure presque à coup sûr une « chambre introuvable » et aux ordres.

C'est la fin de la séparation des pouvoirs, le législatif étant devenu la prérogative du seul Erdogan lequel ne peut être censuré par une Assemblée nationale qui lui doit tout et qui, si elle le voulait, devrait émettre un vote des deux tiers de ses membres. Autant courir après le merle blanc à queue rouge...

 

Pour ce qui concerne le pouvoir judiciaire, la nouvelle Constitution et le génie politique du dictateur n'ont pas eu la main légère : la Cour constitutionnelle passe de 12 à 15 membres, 12 sont nommés par le président et 3 par l'Assemblée aux ordres ! Le Haut Conseil de la magistrature perd son indépendance, son président est nommé par Erdogan, 4 membres par ce président et 7 par l'Assemblée. Ça ne s'invente pas ! Et les dominos poursuivent leur chute : les membres de la Cour de cassation sont nommés par le Conseil de la magistrature dont on a vu l'indépendance. et les membres du Conseil d'État nommés aux deux tiers par ce même Conseil de la magistrature, l'autre tiers l'étant par le président de la République, autrement dit par Erdogan, le vrai patron de l'ensemble.

 

Résumons : dorénavant en Turquie l'Exécutif, c'est Erdogan, le Législatif, c'est encore Erdogan et le Judiciaire, c'est toujours Erdogan. Ainsi vont les démocratures, ces démocraties « Canada-dry » organisées pour le plus grand profit d'un Chef et de ses affidés et dont le gouvernement est fondé sur la criminalisation des opposants, leur élimination y compris physique, la musellement des média dont seuls ceux qui œuvrent pour le pouvoir en place sont tolérés et la mise sous tutelle des « contre-pouvoirs » classiques, qu'ils soient politiques, institutionnels ou sociaux.

 

Difficile de continuer d'appeler encore de tels régimes démocraties.

 

Gilles Poulet

Juin 2018

1 Fethullah Gülen, qui a aidé Erdogan à accéder au pouvoir, est désormais son ennemi juré et il s'est exilé aux É-U.

2Le Parti des travailleurs du Kurdistan, détesté et combattu incessamment par Erdogan et ses affidés.