Des Marchés et des dieux

Des Marchés et des Dieux

Comment l'économie devint religion

Stéphane FOUCART

Chez GRASSET

 

Stéphane Foucart est un journaliste français né en 1973. Ancien élève de l'École supérieure de journalisme de Lille, il est chargé de la couverture des sciences au sein du journal Le Monde, en particulier les sciences de l'environnement et les sciences de la Terre, son style est très fluide et son ouvrage se lit comme un roman... et pourtant ce n'en est pas un.

 

Il part du distingo établit par Hannah Arendt dans La Crise de la culture, livre dans lequel elle définit « l'autorité » comme une forme très spécifique de domination qui induit la soumission sans recourir à la force ou même à la discussion et à la persuasion. Pour ce faire, Arendt part du monde romain de l'antique république et expose les relations complexes entre potestas et auctoritas, i.e. entre le pouvoir en puissance (les élus du peuple et de l'aristocratie) et l'autorité des prêtres et du sénat romain. La première ne pouvant s'exercer que sous la tutelle de la seconde. Ce schéma ne pouvait être violé. Foucart constate alors que le christianisme, devenu très puissant, s'est emparé de l'auctoritas jusqu'à son déclin à partir du XVIIIè siècle. Entretemps, quelle domination il exerça ! Dès la fin de la seconde guerre mondiale, a surgi une nouvelle auctoritas, celle de l'économie devenue l'alpha et l'oméga de toute politique, en tout cas dans la monde dit occidental. Foucart consacre son livre à la découverte de cette « auctoritas » nouvelle, et ça vaut le détour.

 

Il y consacre 8 chapitres :

 

  1. Loger les dieux. Où il parle des lieux du culte, entre autres les Bourses, construites sur le modèle des temples grecs.

  2. Forger les dieux. Dans lequel il convie le lecteur à une expérience de pensée archéologique et affirme que les Bourses sont les demeures du Marché, grand dieu escorté de dieux secondaires, maîtres en leur domaine qui ont noms CAC40, DOW JONES, NASDAQ, NIKKEI et autres FOOTSIE. C'est un long développement décrivant le fonctionnement proprement religieux du panthéon « agorathéiste » (augures, prédictions, prédications, excommunications etc.) du Marché et des marchés.

  3. Parler aux dieux. Comme dans n'importe quelle religion, le vulgum pecus ne peut prétendre s'adresser directement aux dieux, il y a donc nécessité d'un clergé qui sait, lui. Ce clergé est pléthorique et quelque peu rapace, il prélève une part exorbitante des richesses dont il organise les flux. Les politiques (la potestas) sont (volontairement ?) impuissants et ils laissent au clergé agorathéiste la prérogative discrétionnaire d'opérer le délicat partage entre ce qui ira aux hommes (l'économie réelle!) et ce qui revient aux dieux, i.e. aux Marchés.

  4. Honorer les dieux. Comme on pouvait s'y attendre, l'agorathéisme ayant ses croyances (TINA), ses rites, il entre directement en conflit avec les religions, notamment les trois monothéismes. Deux exemples : l'agorathéisme pratique une forme de transsubstantiation en divinisant littéralement les objets passés par le Marché (Cf. l'histoire des moustiquaires, p.114/115 et la Merda d'artista de l'artiste Piero Manzoni atteignant 210 000€ chez Sotheby's, p.120/121). Deuxième exemple, p.126 et suivantes, le clergé islamique à réussi à mettre assez spectaculairement le clergé agorathéiste sous tutelle, ce qui n'empêche pas que le volume mondial des actifs bancaires islamiques a crû de 17,6% entre 2009 et 2013, et ce n'est qu'un début.

  5. Nourrir les dieux. Dans ce chapitre, S. Foucart commence par démolir le fameux PIB : le PIB n'est pas un indice de bien être ; le PIB n'indexe pas la richesse collective d'une nation, mais simplement les flux des biens et des services échangés sous la houlette des Marchés. Le PIB est, par exemple, aveugle à la destruction du patrimoine naturel et plus généralement à tout ce qui n'est pas immédiatement quantifiable, le PIB se désintéresse de l'écologie, sauf si elle est un marché. Puis il se moque, avec de solides arguments, du désir insatiable de croissance, moyen privilégié de rassasier les dieux. Et de conclure en pointant qu'au passage, citant Jean Tirole (Nobel français d'économie) : « Le marché anonymise les relations, mais c'est sa fonction ». Autrement dit, le Marché distend le lien social et il l'érode. Bel exploit en effet.

  6. Accoucher les dieux. La genèse de l'agorathéisme s'étend sur un longue période et ne triomphe au final qu'un fois écornée et marginalisée l'auctoritas intellectuelle du christianisme. L'économie se pose alors comme un ensemble de principes et d'institutions qui finiront par ENCADRER l'action politique, ce qui est cohérent avec la discussion, supra, sur potestas et auctoritas. Cette évolution est passée par le déisme, ce qui explique qu'au final on ait affaire à une doctrine quasi religieuse.

  7. Défendre les dieux. Pour l'essentiel, l'agorathéisme nie la finitude du monde et s'en est vivement pris au rapport de Club de Rome, p.183 et suivantes, et, religiosité oblige, se méfie de la science quand elle n'entérine pas ses propres vues, p.202 et suivantes. L'un des grands prêtres du clergé agorathéiste, Friedrich Ayek, déclara dans son discours de réception du Nobel d'économie que « fixer la valeur des choses est une tâche à la mesure de Dieu ». Exit donc la piétaille humaine. De tels propos se passent de commentaires, les dieux sont bien défendus.

  8. Élucider les dieux. Les évangélistes et autres théologiens agorathéistes ne semblent pas comprendre les crises arcboutés qu'ils sont sur leur « modèles dynamiques d'équilibre général » et leur certitudes chevillées au corps (ils sont aveugles, par ex., aux bulles spéculatives, pourtant bien réelles). « Ces belles machine mathématiques tentent, écrit Foucart (p.235) de produire de la véracité à partir d'hypothèses fausses ». Enfin, l'auteur s'arrête sur les controverses qui secouent la théologie économique, p.242 et suivantes, et conclut que, « dans le cadre intellectuel de la nouvelle religion, une question (…) cruciale ne peut être tranchée sans s'en remettre aux Marchés... et la boucle est bouclée.

 

Investir 19€ pour ce régal absolu qu'est la démolition soignée et documentée d'une néo-religion qui épuise le monde et nous épuise est comme acheter une friandise.

Orlando

Juillet 2018