L'initiation est-elle un constructivisme?

L'initiation est-elle un constructivisme ?

 

La Maçonnerie est-elle un constructivisme ? L'initiation est-elle une porte ouverte vers la construction d'un nouveau moi ? Est-elle une forme de pédagogie qui ne dirait pas son nom ? Telles sont les questions que je me suis posées et que ce balustre va tenter d'explorer.

 

L'initiation.

 

Initier, étymologiquement, c'est commencer. « Initium novea vitae », commencer une vie nouvelle ;L'initiation, est l'étape première d'un cheminement, possiblement spirituel, vers un objectif de perfectionnement et d'accomplissement, un changement de vie, en somme. En tous cas on la présente ainsi à l 'aspirant francs-maçon, tout en prenant la précaution de lui dire qu'il ne peut attendre nulle révélation. Et c'est heureux, bien que primitivement le terme désigna l'ensemble des cérémonies par lesquelles on était admis à la connaissance de certains « mystères ».

On distingue généralement trois types d'initiations : d'abord les rites de passage qui transforment un «juvénile» en adulte (les initiations tribales), celles qui permettent l'accès à des sociétés secrètes ou à des confréries fermées (pour ce qui nous intéresse, l'initiation maçonnique1, qui a aussi une dimension de rite de passage avec ses épreuves physiques, ou les initiations religieuses), celles enfin qui ouvrent les portes de la magie, censée procurer au néophyte des pouvoirs surnaturels. Le premier type à une incontestable dimension religieuse et s'appuie sur des archétypes et des mythes et a pour fonction d'intégrer l'individu dans la société, le deuxième y ajoute une forme de téléologie et sépare l'adepte du « profane », troisième retranche purement et simplement du commun. Malgré ces différences évidentes, il est possible de trouver une définition générale valable pour les trois et que l'on doit à  Serge Hutin.: « L'initiation est toujours un processus destiné à réaliser psychologiquement le passage d'un état, réputé inférieur, de l'être à un état qui lui serait supérieur ».

 

L'Initiation maçonnique.

 

Il convient pourtant de rappeler que le terme d'initiation a été introduit tardivement dans la littérature et les catéchismes maçonniques, on lui préférait réception ou admission et initiation n'était utilisé que par opposition à profane. Il est maintenant solidement installé et les glose sur lui remplissent l'inépuisable fond de la littérature maçonnique.

L'initiation ouvre donc une nouvelle vie. Sur le plan symbolique, la clé nous est donnée par l’acronyme alchimique du Cabinet de Réflexion : V.I.T.R.I.O.L., Visita Interiora Terrae Rectificandoque Invenies Occultam Lapidem (Visitel’intérieur de la Terre et, en rectifiant, tu trouveras la pierre cachée). Rappelons que le mécanisme alchimique du « Grand-œuvre » commence par une indispensable putréfaction (« La chair quitte les os ») : par elle, les éléments perdent leur identité en se dissolvant avant de pouvoir se recombiner dans l’athanor sous l’action du feu purificateur pour donner la Pierre philosophale, cette pierre magique capable de conférer des pouvoirs méta-humains à n'importe quel être vivant. N'en gardons que la dimension symbolique, i.e. la renaissance après la mort, symbolique évidemment.

L'initiation est unique, celui qui la reçoit est le seul en capacité de la faire fructifier, si s'enclenche en lui un processus accepté de descente en soi, pour les côtés psychologiques et psychiatriques, s'améliorer soi-même, mais aussi l'amorce d'actions généreuses et désintéressées pour la Société – qu'il faut améliorer – sur les plans intellectuel, moral et social. Mais elle est plus que ça et l'on ne peut tricher avec elle à peine de se parjurer. Elle n’est donc pas un jeu gratuit, un acte sans conséquence puisqu'elle doit mettre en branle ce processus de transmutation intime dont nous parlions. De ce point de vue, métaphoriquement, Tamino et Pamina, les héros de La Flûte Enchantée, sont de vrais d'initiés parce que le rite leur a permis, non seulement de se révéler à eux-mêmes, mais les a introduits de plain-pied et de plein droit dans la communauté des prêtres d’Isis et d’Osiris. De ce point de vue, l'initiation idéale devrait se vivre intensément et d'une manière absolument personnelle, loin de toute momerie ou de tout « quant à soi » restrictif. Cela dit, il faut comprendre que la Franc-Maçonnerie est sûrement une ascèse ; pour autant, elle n'est dépositaire d'aucune révélation et nullement polluée par les prétentions d'un quelconque magistère. Elle assure donc la pleine liberté de conscience au maçon soumis à aucun impératif autre que celui qu'il s'imposera à lui-même. L'Ordre n'a pas d'idéologie officielle. Comme homme libre, le maçon est donc responsable, il travaille à la sculpture de soi (la pierre brute) et agit dans le monde en honnête homme. Les notions de métaphysique et de transcendance relèvent de son seul choix – ad libitum précise le Groussier -, il peut les tenir pour sans intérêt, ou au contraire, en faire des objets de réflexion privilégiés.

 

La connaissance est un des buts du Franc-maçon.

 

Ce terme exprime un rapport de la pensée à la réalité extérieure et engage la notion de vérité comme adéquation de l'esprit et de la chose. Ipso facto, il s'oppose à « erreur » ou « illusion ». La connaissance tend vers l'universalité et la nécessité, ce qui impose de réfléchir en toute humilité sur la méthode propre à y parvenir. Universalité et nécessité marquent la différence avec la croyance qui ne se soucie guère de rationalité ou de preuves. Elle s'oppose donc aussi à l'opinion triviale dans la mesure où elle est en mesure de prouver ce qu'elle avance, « accompagnée de raison », comme disait Platon.

Forts de ce constat, nous dirons que si en philosophie comme en sociologie, la connaissance est un rapport de la pensée à la réalité, il doit y avoir des degrés de connaissance comme il y a des degrés de réalité : au plus bas degré de réalité correspond le plus bas degré de connaissance, celui que nous donne la perception sensible ? D'une manière générale, c'est au terme de la démarche dialectique que la pensée pure parvient au plus haut degré de connaissance, i.e. à saisir la nature intrinsèque de la chose, son essence. Cette approche qui définit l'activité philosophique par la recherche de la connaissance fonde le travail de tout nouvel initié à qui on n'a donné lors de sa réception que des clés dont il doit chercher par lui-même quelles portes elles ouvrent.

Le rituel.

Pour définir la notion de rituel, l'anthropologie sociale éprouve une difficulté qui tient au moins à deux raisons. D'une part, cette notion est associée à d'autres, dont l'usage est fluctuant, notamment celles de cérémonie, de coutume, d'étiquette, de rite, de ritualisation, d'autant plus qu'on les rencontre ailleurs qu'en ethnologie, notamment dans les sciences religieuses. D'autre part, de nombreux anthropologues ont élaboré, pour cette notion, des définitions et fixé des emplois qui sont loin d'être homogènes. Les critères considérés comme déterminants sont : le lien nécessaire ou non du rituel avec les domaines du sacré, du fait religieux et des pratiques magiques; la prééminence ou non des croyances et des mythes par rapport au rituel ; le contraste éventuel entre celui-ci et les activités « profanes », ou le télescopage avec le champ de la rationalité, tous ces domaines donnant lieu à des définitions qui sont elles-mêmes problématiques. Dire cela, c'est poser les problématiques auxquelles le néophyte sera bien vite confronté. Aucun atelier n'échappe aux problématiques du rituel...

 

Et maintenant parlons de constructivisme.

 

Le constructivisme est la confrontation fertile entre le rationalisme et l'empirisme – la source de toute connaissance selon ses tenants. Le constructivisme qui pose que la réalité est construite s'oppose au positivisme qui entend faire une description objective de la réalité préexistante et des ses règles causales, mais aussi à l'innéisme et au naturalisme. Pour l'épistémologie constructiviste, la connaissance est une construction perpétuelle fondée sur les échanges entre l'organisme et son milieu biologique et entre la pensée et l'objet cognitif. Piaget, sur le sujet, parle de la conjonction de l'assimilation et de l’accommodation de la chose apprise ce qui permet d'établir un différence entre l'instructivisme (une forme de bourrage de crâne) et le constructivisme qui laisse à l'apprenant le soin de faire son miel de ce qu'on lui enseigne comme de ce qu'il découvre seul. Francisco Varela ne dit pas autre chose quand il définit le constructivisme comme une doctrine ontologique qui fait reposer l'organisation des êtres vivants sur « l'autopoïèse2 », l'inextricable enchevêtrement de l'organisme et du cognitif. (L'erreur de Descartes est d'avoir séparé le corps de l'esprit).

Actif à l'école de Palo Alto, Paul Watzlavick, philosophe et psychanalyste d'origine autrichienne (1921-2008), apporta sa contribution au constructivisme dans un ouvrage traduit en français sous le titre La Réalité de la Réalité, il y distingue notamment une réalité de premier ordre, « expérimentale, répétable et vérifiable » d'une réalité de second ordre, conventionnelle. Ainsi les propriétés physiques de l'or, métal inoxydable, sont distinctes de la valeur marchande qui lui est attribuée, deux fois par jour, à la City de Londres.  La réalité de premier ordre « ne dit rien de la signification ni de la valeur de son contenu », elle échappe à la convention. Il y a là un immense champ ouvert à la réflexion comme celle-ci : « Le monde que vise la connaissance quotidienne est un monde intersubjectifs et culturel qu'il n'est pas seulement le mien mais celui d'autres hommes, dont ceux qui m'ont précédé, et il est constitué de significations qui se sont sédimentées à travers l'histoire des sociétés humaines. Je ne peux donc m'abstraire totalement du monde dans lequel je vis, mieux, il me construit en partie. »

 

Grâce à de nombreux travaux, qu'on ne peut évoquer ici faute de place et de temps, l'alternative constructiviste est aujourd'hui très robuste, en relation avec la vision qui inclut la complexité (E. Morin) et la systémique (F.Varela. Joël de Rosnay) de la réalité, construite et subjective.

 

Constructions identitaires individuelle et collective.

 

Dans nos sociétés contemporaines, la construction autonome de l’identité d’un individu s'effectue donc dans le rapport d’adhésion, ou de rejet, qu’il fonde avec ses groupes d’appartenance. On ne peut ignorer que l’individu se trouve enserré dans un maillage, volontaire parfois, mais pas toujours, d’allégeances et d’appartenances qui lui impose ses déterminismes comportementaux et le conforte dans un ancrage identitaire. La mémoire collective, la culture et les croyances constituent les formes privilégiées de la socialisation et de l’identification des individus. Le processus d’identification culturelle permet à l’individu d’assurer le bon fonctionnement de son soi par l’inscription dans un corps symbolique virtuellement éternel : la nation, la loge, la communauté religieuse, l’ethnie, etc. Les réflexions sur l’identité individuelle s’ancrent aujourd’hui autour de l’étude de la notion de « soi » (image de soi, représentation de soi, construction de soi, contrôle de soi, etc.).

 

Et la franc- maçonnerie dans tout ça ?

 

Si l'on considère ce qui précède à l'aune de la franc-maçonnerie, le nouveau savoir « initiatique » n'est effectif que s'il est reconstruit pour s'intégrer au réseau conceptuel du néophyte, qui le reformule et le met en perspective, voire le passe à la loupe de la critique ; i.e. qu'avec sa raison, en digne héritier de Montaigne et Descartes, il tentera de démêler le vrai du faux, il doutera, observera, en faisant taire ses propres a priori, cherchera à comprendre autant qu'à connaître et, enfin, librement consentira ou pas à l'aventure. C'est lui qui apprend et personne ne peut le faire à sa place d'où le vieil adage : «Tu es ton propre initiateur ». Et pourtant, il peut difficilement trouver seul toutes les données nécessaires à sa nouvelle quête, à ses nouvelles explorations. Les changements dans ses conceptions s'appuieront nécessairement sur les connaissances des FF déjà initiés et leur rôle est primordial car il propose, sans l'imposer, une pédagogie constructiviste propre à la culture maçonnique, voire aux spécificités de la loge, dont l'objectif est de lui permettre de construire et d'intégrer de nouveaux savoirs, bien souvent insoupçonnés, même pour celui qui à préparé son entrée en maçonnerie par un campagne de lectures, grâce à laquelle il aura pu trouver tout ce qui pouvait combler sa curiosité sur les rayons des bonnes librairies. Cependant, il lui aura manqué ce qui fait le sel de la maçonnerie : être maçon reçu et travailler parmi ses pairs.

Certaines recherches se sont penchées sur les bénéfices cognitifs résultant directement d’interactions entre pairs. Elles ont permis de remarquer que ces interactions engendrent un processus appelé " conflit socio-cognitif " qui conduit l’apprenant à réorganiser ses conceptions antérieures et à intégrer de nouveaux éléments apportés par la situation vécue. Il semble que les interactions entre frères dans le cadre clos et couvert de la loge, entrent bien dans ce schéma. C'est en effet en son sein que s'opère la restructuration des informations et des concepts particuliers à chacun par la mise en perspective et la production collective qui, in fine, mettent en œuvre des influences culturelles durables, à commencer par un langage spécifique et des coutumes particulières.

La réussite de l'expérience met en évidence le rôle actif de l’apprenti: son développement résulte de sa réactivité à la nouveauté en même temps qu'aux sollicitations environnementales portées par les Frères. On pourrait appeler cette démarche constructivisme « social maçonnique » car la Franc-maçonnerie met en œuvre une morale, une éthique, une esthétique et un art de vivre, dont le moindre des aspects n'est pas l'engagement citoyen. Un tout auquel est confronté le nouvel adepte et dont il s'emparera, si sa démarche est volontariste et s'il veut lui donner du sens.

 

Cependant, cet enseignement post-réception est un processus, mal aisé à observer, de réorganisation et d'évolution des structures cognitives. À quelle aune mesurera-t-on l'appropriation du nouveau savoir par le nouvel apprenti et plus tard par le maître, ou celui qui s'est engagé dans l’aventure portée par le Suprême Conseil ? Celui-ci pourra-t-il à son tour le communiquer et le transmettre sans le corrompre ou le dévoyer ? Mais non plus le corrompre en catéchisme ? L'injonction « améliorer à la fois l'homme et la société » n'est-elle pas très précisément un injonction d'essence constructiviste ? Pour moi, vous l'avez compris, la réponse est : « Oui, bien entendu ». Mais je ne suis pas l'Oracle et il reste que ces questions sont loin d'être anodines.

 

Ce sera ma conclusion.

 

Orlando

Septembre 2018

 

 

 

 

 



 

 

1 « On sait que l'essentiel, transposé de l'initiation aux mystères antiques, consiste à imaginer la ''mort du profane'' et la ''résurrection du myste'' à une vie nouvelle, après avoir subi les épreuves des divers éléments : la terre, le feu, l'eau et l'air ». Naudon

2Propriété d’un système à se produire lui-même, comme l'être vivant.