Le loup dans la bergerie JC Michéa

Recension du livre de JC Michéa : « Le loup dans la Bergerie ».

 

« Qui commence par Kouchner, finit toujours par Macron ».

 

Une saisissante remarque en forme de sous-titre, qui dit tout de la démarche entreprise par Jean-Claude Michéa, dans ce petit livre de combat issu d’une conférence et enrichi de scolies. Ça décoiffe, c’est implacable et, au final, ça dessille le gogo en dénonçant le pilonnage et les biais idéologiques de la grande Chapelle néolibérale qui martèle inlassablement son slogan anti démocratique : « There is no alternative », « Il n’y a pas d’alternative », qui, traduit de la novlangue, veut dire : « Nous n’avons que faire de la démocratie et du choix des peuples, seule compte cette affirmation – vous n’avez pas le choix. »

Ça décoiffe: « Le pompeux catalogue des droits de l’homme, dont la devise est en droit illimité », d’où cet ahurissant individualisme que Proudhon redoutait déjà quand il avançait : « Dans une société socialiste, la liberté de chacun rencontrera dans la liberté d’autrui non plus une limite, comme dans la DDH de 1791, mais un auxiliaire ». On en est loin !

C’est implacable : La gauche et l’extrême gauche ne sont pas épargnées tant leur conversion à la doxa libérale est maintenant de notoriété publique.

Ça dessille : Le libéralisme culturel (à chacun sa popote, à chacun son idée) et le libéralisme économique (la main invisible et la concurrence totale, libre et non faussée, qui engendre la guerre de tous contre tous), sont deux projets apparemment parallèles, mais qui se rejoignent en réalité dans la superstructure capitaliste qui domine le monde libéral. Parce que « la dynamique du libéralisme culturel encourage logiquement la privatisation de toutes les valeurs morales et politiques ».

La grande Chapelle néolibérale : « Le capital ne connaît ni patrie, ni frontière, ni couleur, ni races, ni âges, ni sexes ; il est Dieu international, le Dieu universel, il courbera sous sa loi tous les enfants des hommes ». Écrit par Paul Lafargue en 1887 ! Quelle prémonition !

« Il n’y a pas d’alternative » : Ce sinistre slogan épousé par ce qui fut la gauche (la gôche), convertie au libéralisme, appuyée sur le fantasme de la croissance (forcément illimitée, ce qui est absurde dans un monde fini) et sur la compétitivité (alignement du salaire parisien , par ex., sur ceux du tiers-monde ; délocalisation et désindustrialisation à marche forcée).

Nous vivons dorénavant sous la coupe du capitalisme post-démocratique : cf/ la Commission européenne qui asphyxie les états et torpille leur décisions ; cf/ Macron et ses passages en force de réformes et d’ajustements qui vont tous dans le sens ultra libéral qui est son ADN, comme on dit. Ces gens là n’ont cure des peuples et du reste, pour eux, les peuples existent-ils ?

 

« Le loup dans la bergerie ».Jean-Claude Michéa. Flammarion, collection Climats, 2018. 17€.

Orlando

Novembre 2018

 

Des Marchés et des dieux Stéphane Foucart

Des Marchés et des Dieux

Comment l'économie devint religion

Stéphane FOUCART

Chez GRASSET

 

Stéphane Foucart est un journaliste français né en 1973. Ancien élève de l'École supérieure de journalisme de Lille, il est chargé de la couverture des sciences au sein du journal Le Monde, en particulier les sciences de l'environnement et les sciences de la Terre, son style est très fluide et son ouvrage se lit comme un roman... et pourtant ce n'en est pas un.

 

Il part du distingo établit par Hannah Arendt dans La Crise de la culture, livre dans lequel elle définit « l'autorité » comme une forme très spécifique de domination qui induit la soumission sans recourir à la force ou même à la discussion et à la persuasion. Pour ce faire, Arendt part du monde romain de l'antique république et expose les relations complexes entre potestas et auctoritas, i.e. entre le pouvoir en puissance (les élus du peuple et de l'aristocratie) et l'autorité des prêtres et du sénat romain. La première ne pouvant s'exercer que sous la tutelle de la seconde. Ce schéma ne pouvait être violé. Foucart constate alors que le christianisme, devenu très puissant, s'est emparé de l'auctoritas jusqu'à son déclin à partir du XVIIIè siècle. Entretemps, quelle domination il exerça ! Dès la fin de la seconde guerre mondiale, a surgi une nouvelle auctoritas, celle de l'économie devenue l'alpha et l'oméga de toute politique, en tout cas dans la monde dit occidental. Foucart consacre son livre à la découverte de cette « auctoritas » nouvelle, et ça vaut le détour.

 

Il y consacre 8 chapitres :

 

  1. Loger les dieux. Où il parle des lieux du culte, entre autres les Bourses, construites sur le modèle des temples grecs.

  2. Forger les dieux. Dans lequel il convie le lecteur à une expérience de pensée archéologique et affirme que les Bourses sont les demeures du Marché, grand dieu escorté de dieux secondaires, maîtres en leur domaine qui ont noms CAC40, DOW JONES, NASDAQ, NIKKEI et autres FOOTSIE. C'est un long développement décrivant le fonctionnement proprement religieux du panthéon « agorathéiste » (augures, prédictions, prédications, excommunications etc.) du Marché et des marchés.

  3. Parler aux dieux. Comme dans n'importe quelle religion, le vulgum pecus ne peut prétendre s'adresser directement aux dieux, il y a donc nécessité d'un clergé qui sait, lui. Ce clergé est pléthorique et quelque peu rapace, il prélève une part exorbitante des richesses dont il organise les flux. Les politiques (la potestas) sont (volontairement ?) impuissants et ils laissent au clergé agorathéiste la prérogative discrétionnaire d'opérer le délicat partage entre ce qui ira aux hommes (l'économie réelle!) et ce qui revient aux dieux, i.e. aux Marchés.

  4. Honorer les dieux. Comme on pouvait s'y attendre, l'agorathéisme ayant ses croyances (TINA), ses rites, il entre directement en conflit avec les religions, notamment les trois monothéismes. Deux exemples : l'agorathéisme pratique une forme de transsubstantiation en divinisant littéralement les objets passés par le Marché (Cf. l'histoire des moustiquaires, p.114/115 et la Merda d'artista de l'artiste Piero Manzoni atteignant 210 000€ chez Sotheby's, p.120/121). Deuxième exemple, p.126 et suivantes, le clergé islamique à réussi à mettre assez spectaculairement le clergé agorathéiste sous tutelle, ce qui n'empêche pas que le volume mondial des actifs bancaires islamiques a crû de 17,6% entre 2009 et 2013, et ce n'est qu'un début.

  5. Nourrir les dieux. Dans ce chapitre, S. Foucart commence par démolir le fameux PIB : le PIB n'est pas un indice de bien être ; le PIB n'indexe pas la richesse collective d'une nation, mais simplement les flux des biens et des services échangés sous la houlette des Marchés. Le PIB est, par exemple, aveugle à la destruction du patrimoine naturel et plus généralement à tout ce qui n'est pas immédiatement quantifiable, le PIB se désintéresse de l'écologie, sauf si elle est un marché. Puis il se moque, avec de solides arguments, du désir insatiable de croissance, moyen privilégié de rassasier les dieux. Et de conclure en pointant qu'au passage, citant Jean Tirole (Nobel français d'économie) : « Le marché anonymise les relations, mais c'est sa fonction ». Autrement dit, le Marché distend le lien social et il l'érode. Bel exploit en effet.

  6. Accoucher les dieux. La genèse de l'agorathéisme s'étend sur un longue période et ne triomphe au final qu'un fois écornée et marginalisée l'auctoritas intellectuelle du christianisme. L'économie se pose alors comme un ensemble de principes et d'institutions qui finiront par ENCADRER l'action politique, ce qui est cohérent avec la discussion, supra, sur potestas et auctoritas. Cette évolution est passée par le déisme, ce qui explique qu'au final on ait affaire à une doctrine quasi religieuse.

  7. Défendre les dieux. Pour l'essentiel, l'agorathéisme nie la finitude du monde et s'en est vivement pris au rapport de Club de Rome, p.183 et suivantes, et, religiosité oblige, se méfie de la science quand elle n'entérine pas ses propres vues, p.202 et suivantes. L'un des grands prêtres du clergé agorathéiste, Friedrich Ayek, déclara dans son discours de réception du Nobel d'économie que « fixer la valeur des choses est une tâche à la mesure de Dieu ». Exit donc la piétaille humaine. De tels propos se passent de commentaires, les dieux sont bien défendus.

  8. Élucider les dieux. Les évangélistes et autres théologiens agorathéistes ne semblent pas comprendre les crises arcboutés qu'ils sont sur leur « modèles dynamiques d'équilibre général » et leur certitudes chevillées au corps (ils sont aveugles, par ex., aux bulles spéculatives, pourtant bien réelles). « Ces belles machine mathématiques tentent, écrit Foucart (p.235) de produire de la véracité à partir d'hypothèses fausses ». Enfin, l'auteur s'arrête sur les controverses qui secouent la théologie économique, p.242 et suivantes, et conclut que, « dans le cadre intellectuel de la nouvelle religion, une question (…) cruciale ne peut être tranchée sans s'en remettre aux Marchés... et la boucle est bouclée.

 

Investir 19€ pour ce régal absolu qu'est la démolition soignée et documentée d'une néo-religion qui épuise le monde et nous épuise est comme acheter une friandise.

 

Orlando

Novembre 2018

 

 

Traité d'économie hérétique. Thomas Porcher

Notes de lecture.

 

Traité d'économie hérétique

Thomas PORCHER

sous-titré : « En finir avec le discours dominant »

Fayard 18€

 

C'est une vigoureuse entreprise de démystification en même temps qu'un remarquable effort pédagogique en direction du pauvre gogo que nous sommes presque tous, encalminés dans le discours lénifiant autant que mensonger de la doxa économique officielle, que nous offre Thomas Porcher avec ce livre qui se vante d'être hérétique en matière d'économie.

 

Tout en démontrant que l'économie, contrairement à ce que prétendent les « économistes » officiels, n'est pas une science exacte - La preuve : deux prix Nobel d'économie divergent sur le même sujet avec des arguments « imparables », selon eux et le fameux consensus de Washington, chef d'œuvre de l’École de Chicago, qui se résume à stabiliser, privatiser et libéraliser, est un échec retentissant, au vu de ses résultats calamiteux. Thomas Porchet constate que le discours est tellement rodé (TINA, n'est-ce-pas?) que nous sommes dans une logique de servitude volontaire.

Ce monde inhumain, à force de détruire et de mettre en souffrance tant et tant de gens, pèche par le mythe de la réussite individuelle, seule apte à élever les individus. Exit le collectif, exit le social, revoilà « la guerre de tous contre tous », mise au goût du jour. Cette – courte - vue permet au passage de rendre le chômeur seul responsable de son malheur, les menées du patronat et des actionnaires étant du coup exonérées de toute implication directe. Haro sur le baudet chômeur, fainéant patenté et profiteur infâme !

 

Porcher examine ensuite le marché du travail et les diverses réformes libérales qu'il a connues, pas moins de 165 entre 2000 et 2013, pour rien. Le chômage ne fait que croître et le droit du travail décroître. La mirifique flexibilité est de peu d'effet en dehors d'exposer les salariés à l'arbitraire patronal. Du reste, en Allemagne, tellement en avance sur nous, le taux de pauvreté a augmenté de 54% en 10 ans, le taux de travailleurs pauvres a doublé, celui de retraités pauvres est de 30% et les personnes obligées de cumuler deux emplois pour s'en sortir ont augmenté de plus de 80%. Ah le modèle rhénan ! Cet impérialisme allemand intra-européen rampant qui est en train de tuer l'Europe des nations !

 

Idem de la fameuse dette publique, mantra des libéraux, et argument suprême pour déconstruire le social, éponger le public et gaver le privé. Ridicule, pense Porcher, la dette publique française est largement couverte par les actifs, quant à la dette privée, dont on ne parle jamais, elle est de beaucoup plus importante et pas toujours couverte par des actifs solides. Et puis, « la dépense publique ne tombe pas dans un trou noir, mais finance l'éducation, les hôpitaux, la police, la justice, les retraites ou les prestations chômage ». En fait, la dette sert d'épouvantail et de repoussoir bien commodes pour mener les politiques d'austérité qui ravagent tout sur leur passage, compriment les salaires, éreintent la protection sociale et appauvrissent les peuples, mais pas l'oligarchie qui s'en nourrit et en assurent avec acharnement la promotion et la mise en place.

 

Tout cela passe évidemment par la casse sociale, mais aussi, et on le sait moins par l'affaiblissement progressif des entreprises en tant que productrices de biens et de services, leur financiarisation gave l'actionnaire, mais les mène vers l'obsolescence faute d'investissements, de modernisation et de politique industrielle ou de projets innovants. Au bout de ce chemin sans perspective dynamique, délocalisation et licenciements. C'est comme cela qu'est « tombé » l'ex fleuron industriel français Alstom ou que se délite aujourd'hui, sous nos yeux, la SNCF, livrée désormais à tous les vents mauvais de la concurrence prédatrice et déloyale.

 

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la petite musique écologiste à la mode n'est qu'hypocrisie et poudre aux yeux, le capital ne s'en souciera que quand l'écologie sera rentable. D'ici-là il fait semblant ! En attendant, il se vautre dans les gaz de schiste, le pétrole offshore, le charbon et a fait du carbone une valeur pour boursicoter.

 

T. Porcher n'est pas dupe de l'inanité européenne, aussi ne manque-t-il pas de démonter et de dénoncer son fiasco dû en partie au libre-échange, qualifié d'arme de domination massive.

 

Enfin et pour faire bonne mesure, il nous parle des instruments que le libéralisme économique s'est donnés pour contrôler et verrouiller : du FMI à la Troïka (grande tourmenteuse de la Grèce), aux divers traités de libre-échange (TAFTA, CETA et autres), sans oublier les fameux et absolument iniques tribunaux arbitraux qui dessaisissent la justice au profit « d'arbitres » grassement payés et peu enclins à déplaire à leur commanditaires.

 

Dans sa conclusion, Porcher énonce 10 principes, je n'en citerai que 5 : « Ne jamais se laisser imposer les limites du possible », exit TINA ! ; « Un individu n'est jamais seul responsable de sa réussite ou de ses échecs », le chômeur n'est pas la cause du chômage ; « Avant de préconiser la baisse de la dépense publique, essayer de comprendre ce qu'elle recouvre » toute la problématique des services publics ; « La finance n'est l'amie de personne... sauf des financiers » ; « Si vous aimez l'Europe, critiquez la Commission »... et œuvrez pour qu'elle devienne enfin un outil démocratique, ce qu'elle n'a jamais été.

 

Orlando

2018