Le loup dans la bergerie JC Michéa

Recension du livre de JC Michéa : « Le loup dans la Bergerie ».

 

« Qui commence par Kouchner, finit toujours par Macron ».

 

Une saisissante remarque en forme de sous-titre, qui dit tout de la démarche entreprise par Jean-Claude Michéa, dans ce petit livre de combat issu d’une conférence et enrichi de scolies. Ça décoiffe, c’est implacable et, au final, ça dessille le gogo en dénonçant le pilonnage et les biais idéologiques de la grande Chapelle néolibérale qui martèle inlassablement son slogan anti démocratique : « There is no alternative », « Il n’y a pas d’alternative », qui, traduit de la novlangue, veut dire : « Nous n’avons que faire de la démocratie et du choix des peuples, seule compte cette affirmation – vous n’avez pas le choix. »

Ça décoiffe: « Le pompeux catalogue des droits de l’homme, dont la devise est en droit illimité », d’où cet ahurissant individualisme que Proudhon redoutait déjà quand il avançait : « Dans une société socialiste, la liberté de chacun rencontrera dans la liberté d’autrui non plus une limite, comme dans la DDH de 1791, mais un auxiliaire ». On en est loin !

C’est implacable : La gauche et l’extrême gauche ne sont pas épargnées tant leur conversion à la doxa libérale est maintenant de notoriété publique.

Ça dessille : Le libéralisme culturel (à chacun sa popote, à chacun son idée) et le libéralisme économique (la main invisible et la concurrence totale, libre et non faussée, qui engendre la guerre de tous contre tous), sont deux projets apparemment parallèles, mais qui se rejoignent en réalité dans la superstructure capitaliste qui domine le monde libéral. Parce que « la dynamique du libéralisme culturel encourage logiquement la privatisation de toutes les valeurs morales et politiques ».

La grande Chapelle néolibérale : « Le capital ne connaît ni patrie, ni frontière, ni couleur, ni races, ni âges, ni sexes ; il est Dieu international, le Dieu universel, il courbera sous sa loi tous les enfants des hommes ». Écrit par Paul Lafargue en 1887 ! Quelle prémonition !

« Il n’y a pas d’alternative » : Ce sinistre slogan épousé par ce qui fut la gauche (la gôche), convertie au libéralisme, appuyée sur le fantasme de la croissance (forcément illimitée, ce qui est absurde dans un monde fini) et sur la compétitivité (alignement du salaire parisien , par ex., sur ceux du tiers-monde ; délocalisation et désindustrialisation à marche forcée).

Nous vivons dorénavant sous la coupe du capitalisme post-démocratique : cf/ la Commission européenne qui asphyxie les états et torpille leur décisions ; cf/ Macron et ses passages en force de réformes et d’ajustements qui vont tous dans le sens ultra libéral qui est son ADN, comme on dit. Ces gens là n’ont cure des peuples et du reste, pour eux, les peuples existent-ils ?

 

« Le loup dans la bergerie ».Jean-Claude Michéa. Flammarion, collection Climats, 2018. 17€.

Orlando

Novembre 2018

 

Des Marchés et des dieux Stéphane Foucart

Des Marchés et des Dieux

Comment l'économie devint religion

Stéphane FOUCART

Chez GRASSET

 

Stéphane Foucart est un journaliste français né en 1973. Ancien élève de l'École supérieure de journalisme de Lille, il est chargé de la couverture des sciences au sein du journal Le Monde, en particulier les sciences de l'environnement et les sciences de la Terre, son style est très fluide et son ouvrage se lit comme un roman... et pourtant ce n'en est pas un.

 

Il part du distingo établit par Hannah Arendt dans La Crise de la culture, livre dans lequel elle définit « l'autorité » comme une forme très spécifique de domination qui induit la soumission sans recourir à la force ou même à la discussion et à la persuasion. Pour ce faire, Arendt part du monde romain de l'antique république et expose les relations complexes entre potestas et auctoritas, i.e. entre le pouvoir en puissance (les élus du peuple et de l'aristocratie) et l'autorité des prêtres et du sénat romain. La première ne pouvant s'exercer que sous la tutelle de la seconde. Ce schéma ne pouvait être violé. Foucart constate alors que le christianisme, devenu très puissant, s'est emparé de l'auctoritas jusqu'à son déclin à partir du XVIIIè siècle. Entretemps, quelle domination il exerça ! Dès la fin de la seconde guerre mondiale, a surgi une nouvelle auctoritas, celle de l'économie devenue l'alpha et l'oméga de toute politique, en tout cas dans la monde dit occidental. Foucart consacre son livre à la découverte de cette « auctoritas » nouvelle, et ça vaut le détour.

 

Il y consacre 8 chapitres :

 

  1. Loger les dieux. Où il parle des lieux du culte, entre autres les Bourses, construites sur le modèle des temples grecs.

  2. Forger les dieux. Dans lequel il convie le lecteur à une expérience de pensée archéologique et affirme que les Bourses sont les demeures du Marché, grand dieu escorté de dieux secondaires, maîtres en leur domaine qui ont noms CAC40, DOW JONES, NASDAQ, NIKKEI et autres FOOTSIE. C'est un long développement décrivant le fonctionnement proprement religieux du panthéon « agorathéiste » (augures, prédictions, prédications, excommunications etc.) du Marché et des marchés.

  3. Parler aux dieux. Comme dans n'importe quelle religion, le vulgum pecus ne peut prétendre s'adresser directement aux dieux, il y a donc nécessité d'un clergé qui sait, lui. Ce clergé est pléthorique et quelque peu rapace, il prélève une part exorbitante des richesses dont il organise les flux. Les politiques (la potestas) sont (volontairement ?) impuissants et ils laissent au clergé agorathéiste la prérogative discrétionnaire d'opérer le délicat partage entre ce qui ira aux hommes (l'économie réelle!) et ce qui revient aux dieux, i.e. aux Marchés.

  4. Honorer les dieux. Comme on pouvait s'y attendre, l'agorathéisme ayant ses croyances (TINA), ses rites, il entre directement en conflit avec les religions, notamment les trois monothéismes. Deux exemples : l'agorathéisme pratique une forme de transsubstantiation en divinisant littéralement les objets passés par le Marché (Cf. l'histoire des moustiquaires, p.114/115 et la Merda d'artista de l'artiste Piero Manzoni atteignant 210 000€ chez Sotheby's, p.120/121). Deuxième exemple, p.126 et suivantes, le clergé islamique à réussi à mettre assez spectaculairement le clergé agorathéiste sous tutelle, ce qui n'empêche pas que le volume mondial des actifs bancaires islamiques a crû de 17,6% entre 2009 et 2013, et ce n'est qu'un début.

  5. Nourrir les dieux. Dans ce chapitre, S. Foucart commence par démolir le fameux PIB : le PIB n'est pas un indice de bien être ; le PIB n'indexe pas la richesse collective d'une nation, mais simplement les flux des biens et des services échangés sous la houlette des Marchés. Le PIB est, par exemple, aveugle à la destruction du patrimoine naturel et plus généralement à tout ce qui n'est pas immédiatement quantifiable, le PIB se désintéresse de l'écologie, sauf si elle est un marché. Puis il se moque, avec de solides arguments, du désir insatiable de croissance, moyen privilégié de rassasier les dieux. Et de conclure en pointant qu'au passage, citant Jean Tirole (Nobel français d'économie) : « Le marché anonymise les relations, mais c'est sa fonction ». Autrement dit, le Marché distend le lien social et il l'érode. Bel exploit en effet.

  6. Accoucher les dieux. La genèse de l'agorathéisme s'étend sur un longue période et ne triomphe au final qu'un fois écornée et marginalisée l'auctoritas intellectuelle du christianisme. L'économie se pose alors comme un ensemble de principes et d'institutions qui finiront par ENCADRER l'action politique, ce qui est cohérent avec la discussion, supra, sur potestas et auctoritas. Cette évolution est passée par le déisme, ce qui explique qu'au final on ait affaire à une doctrine quasi religieuse.

  7. Défendre les dieux. Pour l'essentiel, l'agorathéisme nie la finitude du monde et s'en est vivement pris au rapport de Club de Rome, p.183 et suivantes, et, religiosité oblige, se méfie de la science quand elle n'entérine pas ses propres vues, p.202 et suivantes. L'un des grands prêtres du clergé agorathéiste, Friedrich Ayek, déclara dans son discours de réception du Nobel d'économie que « fixer la valeur des choses est une tâche à la mesure de Dieu ». Exit donc la piétaille humaine. De tels propos se passent de commentaires, les dieux sont bien défendus.

  8. Élucider les dieux. Les évangélistes et autres théologiens agorathéistes ne semblent pas comprendre les crises arcboutés qu'ils sont sur leur « modèles dynamiques d'équilibre général » et leur certitudes chevillées au corps (ils sont aveugles, par ex., aux bulles spéculatives, pourtant bien réelles). « Ces belles machine mathématiques tentent, écrit Foucart (p.235) de produire de la véracité à partir d'hypothèses fausses ». Enfin, l'auteur s'arrête sur les controverses qui secouent la théologie économique, p.242 et suivantes, et conclut que, « dans le cadre intellectuel de la nouvelle religion, une question (…) cruciale ne peut être tranchée sans s'en remettre aux Marchés... et la boucle est bouclée.

 

Investir 19€ pour ce régal absolu qu'est la démolition soignée et documentée d'une néo-religion qui épuise le monde et nous épuise est comme acheter une friandise.

 

Orlando

Novembre 2018

 

 

Traité d'économie hérétique. Thomas Porcher

Notes de lecture.

 

Traité d'économie hérétique

Thomas PORCHER

sous-titré : « En finir avec le discours dominant »

Fayard 18€

 

C'est une vigoureuse entreprise de démystification en même temps qu'un remarquable effort pédagogique en direction du pauvre gogo que nous sommes presque tous, encalminés dans le discours lénifiant autant que mensonger de la doxa économique officielle, que nous offre Thomas Porcher avec ce livre qui se vante d'être hérétique en matière d'économie.

 

Tout en démontrant que l'économie, contrairement à ce que prétendent les « économistes » officiels, n'est pas une science exacte - La preuve : deux prix Nobel d'économie divergent sur le même sujet avec des arguments « imparables », selon eux et le fameux consensus de Washington, chef d'œuvre de l’École de Chicago, qui se résume à stabiliser, privatiser et libéraliser, est un échec retentissant, au vu de ses résultats calamiteux. Thomas Porchet constate que le discours est tellement rodé (TINA, n'est-ce-pas?) que nous sommes dans une logique de servitude volontaire.

Ce monde inhumain, à force de détruire et de mettre en souffrance tant et tant de gens, pèche par le mythe de la réussite individuelle, seule apte à élever les individus. Exit le collectif, exit le social, revoilà « la guerre de tous contre tous », mise au goût du jour. Cette – courte - vue permet au passage de rendre le chômeur seul responsable de son malheur, les menées du patronat et des actionnaires étant du coup exonérées de toute implication directe. Haro sur le baudet chômeur, fainéant patenté et profiteur infâme !

 

Porcher examine ensuite le marché du travail et les diverses réformes libérales qu'il a connues, pas moins de 165 entre 2000 et 2013, pour rien. Le chômage ne fait que croître et le droit du travail décroître. La mirifique flexibilité est de peu d'effet en dehors d'exposer les salariés à l'arbitraire patronal. Du reste, en Allemagne, tellement en avance sur nous, le taux de pauvreté a augmenté de 54% en 10 ans, le taux de travailleurs pauvres a doublé, celui de retraités pauvres est de 30% et les personnes obligées de cumuler deux emplois pour s'en sortir ont augmenté de plus de 80%. Ah le modèle rhénan ! Cet impérialisme allemand intra-européen rampant qui est en train de tuer l'Europe des nations !

 

Idem de la fameuse dette publique, mantra des libéraux, et argument suprême pour déconstruire le social, éponger le public et gaver le privé. Ridicule, pense Porcher, la dette publique française est largement couverte par les actifs, quant à la dette privée, dont on ne parle jamais, elle est de beaucoup plus importante et pas toujours couverte par des actifs solides. Et puis, « la dépense publique ne tombe pas dans un trou noir, mais finance l'éducation, les hôpitaux, la police, la justice, les retraites ou les prestations chômage ». En fait, la dette sert d'épouvantail et de repoussoir bien commodes pour mener les politiques d'austérité qui ravagent tout sur leur passage, compriment les salaires, éreintent la protection sociale et appauvrissent les peuples, mais pas l'oligarchie qui s'en nourrit et en assurent avec acharnement la promotion et la mise en place.

 

Tout cela passe évidemment par la casse sociale, mais aussi, et on le sait moins par l'affaiblissement progressif des entreprises en tant que productrices de biens et de services, leur financiarisation gave l'actionnaire, mais les mène vers l'obsolescence faute d'investissements, de modernisation et de politique industrielle ou de projets innovants. Au bout de ce chemin sans perspective dynamique, délocalisation et licenciements. C'est comme cela qu'est « tombé » l'ex fleuron industriel français Alstom ou que se délite aujourd'hui, sous nos yeux, la SNCF, livrée désormais à tous les vents mauvais de la concurrence prédatrice et déloyale.

 

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la petite musique écologiste à la mode n'est qu'hypocrisie et poudre aux yeux, le capital ne s'en souciera que quand l'écologie sera rentable. D'ici-là il fait semblant ! En attendant, il se vautre dans les gaz de schiste, le pétrole offshore, le charbon et a fait du carbone une valeur pour boursicoter.

 

T. Porcher n'est pas dupe de l'inanité européenne, aussi ne manque-t-il pas de démonter et de dénoncer son fiasco dû en partie au libre-échange, qualifié d'arme de domination massive.

 

Enfin et pour faire bonne mesure, il nous parle des instruments que le libéralisme économique s'est donnés pour contrôler et verrouiller : du FMI à la Troïka (grande tourmenteuse de la Grèce), aux divers traités de libre-échange (TAFTA, CETA et autres), sans oublier les fameux et absolument iniques tribunaux arbitraux qui dessaisissent la justice au profit « d'arbitres » grassement payés et peu enclins à déplaire à leur commanditaires.

 

Dans sa conclusion, Porcher énonce 10 principes, je n'en citerai que 5 : « Ne jamais se laisser imposer les limites du possible », exit TINA ! ; « Un individu n'est jamais seul responsable de sa réussite ou de ses échecs », le chômeur n'est pas la cause du chômage ; « Avant de préconiser la baisse de la dépense publique, essayer de comprendre ce qu'elle recouvre » toute la problématique des services publics ; « La finance n'est l'amie de personne... sauf des financiers » ; « Si vous aimez l'Europe, critiquez la Commission »... et œuvrez pour qu'elle devienne enfin un outil démocratique, ce qu'elle n'a jamais été.

 

Orlando

2018

 

 

Notes de lecture Y Féroul

 

 

Notes de lecture.

 

Grand-père est-ce que tu crois en Dieu ?

Dialogue avec ma petite-fille sur les religions.

Yves FERROUL

La Pensée des Hommes - N°103

Avenue Victoria, 5 - 1000 Bruxelles

 

La Pensée des Hommes est une revue qui paraît depuis soixante ans sous la forme d'un recueil d'articles, cette fois, Jacques Ch. LEMAIRE, son président, l'a ouverte au seul Yves PERROUL1 pour publier ce qu'il considère comme un joyau.

 

Et cela en est un en effet !

 

Le docteur FERROUL dialogue avec Pauline, sa petite-fille, férue de mythologie et assoiffée d'explications sur les dieux et leur aventure.

 

Une première partie conte cette histoire des dieux, depuis la préhistoire jusqu'au dernier prophète important recensé, Mahomet, en passant par la vaine quête d'immortalité de Gilgamesh et bien d'autres anecdotes. Sur un ton à coup sûr quelque peu ironique, est racontée la création, vue par les uns et les autres, où il apparaît que l'on utilise sans vergogne le copier-coller à peine modifié pour les besoins de la cause, on recycle les légendes à l'infini. La Bible, écrite pour rassurer les Juifs et leur fournir une histoire nationale, en est un exemple typique.

On part, au fil des échanges, à la rencontre des Grecs qui « remettent les dieux à leur place » en les humanisant en leur prêtant toutes les qualités et défauts humains. On comprend bientôt comment un Dieu unique finit par supplanter ses concurrents et que ce fut une lente élaboration qui s'est achevée avec une nouvelle histoire de Dieu forgée par les chrétiens, qui depuis 2000 ans ne cessent de la faire évoluer, comme évolue aussi la branche musulmane initialement souchée sur l'ancien Testament et le prophète Jésus. Les histoires de dieux sont dépendantes des attentes de leurs contemporains qui les inventent, les embellissent et se les racontent. Les humains, insatiables, se montrent avides de nouvelles histoires qui s'adaptent à leurs problèmes du moment et les aident à affronter les rigueurs de leur temps. CQFD.

 

Une seconde partie, intitulée « Croire ou ne pas croire » invite à raisonner correctement. Et là, le rationaliste, grâce à une souriante maïeutique, amène Pauline sur les bonnes pistes et à poser les bonnes questions. La prière est de nul effet, alors pourquoi les gens continuent-ils de prier ? Parce que ça les rassure. Croire élimine-t-il tous les problèmes ? Évidemment non. Il y a mille croyances, toutes se prétendent l'Unique, alors à quoi, au final, croient les croyants ? Vraisemblablement à un concept engendrant des dieux incompatibles, car « au fil de la discussion, ils passent d'un Dieu pur esprit, donc inconnaissable, à un Dieu qui agit sur le monde, comme Yahvé ou Allah et même à un Dieu incarné, comme Jésus ».

Il est impossible de prouver l'existence de Dieu, or une idée sans preuve est inutile. À ceux qui objectent que prouver Son inexistence est également impossible, on fera remarquer que la seule contemplation du monde, le darwinisme, les avancées spectaculaires de la science, par exemple, constituent un corpus autrement sérieux que les histoires abracadabrantes des livres dits saints. Absence de preuves ici, explications qui se passent de l'hypothèse Dieu là. Et puis, cette objection centrale : Dieu fabriquerait le monde, mais ce seraient les hommes seuls qui sont responsables de ce qui ne va pas ?

 

FERROUL et Pauline ne laissent rien en suspens, aussi abordent-ils ensemble le problème de la morale et du mal. Question : les enfants nés en éprouvette relèvent-ils aussi du péché originel ? Réponse : on ne peut pas dire qu'il y a eu un premier homme, depuis le singe à Neanderthal, il y a eu beaucoup d'espèces d'hommes ! Exit le mythe d'Adam et Éve.

 

Après tous ces échanges on constate, chapitre 26, le triomphe de la pensée athée, morceau de bravoure autant brillant que limpide.

 

Yves FERROUL est un extraordinaire pédagogue, jamais aucune haine ni aucun mépris ne transparaît dans ses propos, car « Pour [lui] [tous les hommes] sont des frères humains, qui partagent avec [lui] la condition humaine, se posent les mêmes questions que [lui]... Ils m'ont donné leur réponse et cela m'aide à trouver la mienne. » Cette distance, cette générosité est admirable, les prosélytes religieux pourraient en prendre de la graine. Qu'on en juge : « … une croyance en Dieu est toujours utile et même nécessaire pour certains esprits humains, esprits qui ont autant de droit d'exister que les esprits rationalistes. (…) Nous devons créer l'athéisme et la croyance de demain (…) inventer une société plus chaleureuse (…) les croyants doivent renoncer à ce qui n'est plus pensable dans leur religion. Nous avons besoin les uns des autres. »

 

Comment mieux dire, comment formuler autrement cette déclaration de paix ? Yves FERROUL nous offre dans cet opus une pensée digne des grands humanistes, mais à l'aune d'un humanisme tenant compte des avancées de la pensée comme des avancées scientifiques.

 

Orlando

Février 2017

1 Le docteur Yves Ferroul, médecin sexologue, est agrégé de Lettres, docteur en Lettres. Il est père de trois enfants, a cinq petits-enfants. Il a enseigné comme Maître de conférences de littérature médiévale à l'université de Lille 3, et comme chargé de cours d'histoire de la médecine et de cours de sexologie à la faculté de médecine de Lille 2.

 

Recension Capitalisme de plateforme

 

Capitalisme de plateforme, de Nick Srnicek. Lux éditeur 14€

 

Nick Srnicek par son essai sur « Le Capitalisme de plateforme » aborde un aspect strictement économique induit par l’Intelligence Artificielle (IA) et les possibilités qu’elle offre.

Quand le capitalisme est frappé par une crise, il n’a de cesse de trouver la parade, aussi se montre-t-il d’une grande créativité. L’économie numérique, la petite fille de l’IA, a fourni la parade, elle est devenue l’acteur principal des économies capitalistes avancées .

Comme tout repose sur le marché et que le marché est hyper-concurrentiel, il faut baisser les coûts de production et la variable humaine, i.e. salariale, reste la première sur laquelle le capitalisme entend agir, bien avant tout autre. Les technologies et les techniques filles de l’IA ont apporté les solutions que ni le fordisme ni le toyotisme ne pouvaient plus assurer.

Il fallut contourner et affaiblir les syndicats pour se lancer à corps perdu dans la bulle du point-com. C’était imprudent puisque cette première bulle était trop spéculative pour perdurer et les nouvelles entreprises bien trop fragiles malgré l’enthousiasme qu’elles avaient suscité. Il faut dire que le modèle dit de la « croissance avant profit », pour être innovant n’en était pas moins plutôt risqué, surtout dans une économie qui n’avait pas achevé sa mue. L’ubris finit toujours par se payer cash, même à la roulette économique. Mais la leçon ne fut pas perdue.

On y remédia grâce à des innovations qui allaient se révéler extrêmement fécondes. Ainsi naquit l’économie de plateformes.

La caractéristique dominante d’une plateforme est que la détention capitalistique – propriétaire et actionnaires – la possède sans pour autant produire quoi que ce soit.

Il y en a principalement cinq sortes, étant entendu que parfois elles s’intègrent et se croisent.

 

  • Les plateformes publicitaires. Google en est une belle réussite et le modèle quasi idéal. Il doit son succès à la masse colossale des données stockées et qui ne cesse de croître du fait même de la fréquentation des internautes. De fait, Google a compris qu’il lui fallait rester gratuit pour ses usagers, aussi se sert-il des données de recherche, de ses cookies et de ses bribes d’information pour vendre de l’espace publicitaire ciblé, aux annonceurs intéressés. Le pactole ainsi constitué est hautement profitable. Tellement profitable que comme Facebook, une autre plateforme publicitaire, il accumule des fonds considérables et se diversifie tous azimuts. Ces plateformes tirent leur richesse de l’appropriation comme matière première, des données des utilisateurs eux-mêmes et de leur navigation, ce qui a fait dire à quelqu’un qu’elles exploitaient une main-d’œuvre gratuite. Les données sont à la fois leur matière première en même et leur marchandise. Malin, n’est-ce-pas ?

  • Les plateformes nuagiques (Le cloud). Avec l’essor du cybercommerce sont nées les plateformes nuagiques, telle Amazon dont la vocation est de trier, dispatcher et expédier des commandes. Amazon ne fabrique rien et se contente de stocker physiquement dans d’immenses entrepôts, puis de livrer. Amazon fonctionne comme intermédiaire avec d’autres entités, à flux tendu et rotation expresse. Ce qui revient à louer de l’espace sur le cloud.

  • Les plateformes industrielles conçues pour éviter les processus de contrôle internes qui prennent du temps et de l’énergie (Le temps c’est de l’argent !). Il s’agit d’implanter des capteurs et des puces électroniques dans le processus logistique et ainsi, toute la fabrication est suivie en temps réel et optimisée. Cette stratégie permet également, le cas échéant, de personnaliser un produit à la demande du client.

  • Les plateformes de produits. Le cas de pure plateforme de produit est représenté par les constructeurs de moteurs pour l’aviation tels Rolls Royce et Pratt & Whitney, qui ont introduit la notion de « produit en tant que service ». Les compagnies aériennes paient un tarif horaire pour l’usage des moteurs et le motoriste assure l’entretien et fournit les pièces de rechange. Cette méthode ménage la trésorerie des compagnies qui n’investissent plus dans du matériel et se contentent de payer des loyers.

  • Les plateformes allégées. Que sont-elles ? Observer Uber et Airbnb apporte la réponse : La plus grande entreprise de taxi au monde ne possède aucun véhicule et le plus grand fournisseur d’hébergement ne possède, lui, aucune chambre, studio ou appartement. Ce sont des entreprises sans actif conséquents qui vivent de l’entremise entre un besoin et une ressource et prélèvent au passage des royalties. Ces plateformes, hors de leur siège, n’ont pas non plus de salariés : les chauffeurs Uber sont considérés comme des auto-entrepreneurs, et les logeurs Airbnb comme des entrepreneurs indépendants, quant aux occasionnels qui entrent éventuellement dans le circuit, ils sont pigistes et payés comme tels.

 

Après ce survol de l’économie de plateformes, il reste à constater que si ces stratégies sont en effet très innovantes, elle n’en ont pas pour autant changé la nature du capitalisme qui reste vigoureusement concurrentiel et n’hésite pas à démolir ce qui le gène, à vampiriser les fabricants, à dépouiller les ouvriers et à ruiner le concurrent mal armé. La course à la rentabilité reste le mantra suprême. Mais au vu de l’histoire lointaine ou plus proche, ce capitalisme-là n’est pas à l’abri d’un retour de « l’effet bulle », dans la mesure où il draine toujours de considérables capitaux spéculatifs.

 

Dernière question : que peut l’état face à ce bouillonnement inventif, mais peu porté à consentir à l’impôt ? Il a des moyens non négligeables : des lois anti-trust au dispositifs protégeant les données personnelles, en passant par les mesures contre l’évasion fiscale. Ce qui lui manque trop souvent, c’est la volonté politique de s’en servir.

 

Quant à nous, foin du virtuel surplombant et plutôt que lui, ne devrions-nous pas lutter pour le réel, consentir à la contradiction, au dissensus et aux accords, in fine, possiblement fructueux.

Le réel, c’est la rêverie et la poétique du réel, le réel est ce qui doit être farouchement défendu. Alors il faut sortir de la mesquinerie de l’individualisme étriqué qui rend aveugle à la construction d’une société plus juste et plus fraternelle et qui, aujourd’hui, nous livre à la tyrannie de l’IA et de certains de ses avatars .

 

Recension Aventure chez les transhumanistes

 

Aventure chez les transhumanistes de Mark O’Connell, L’Échappée. 20€.

 

Mark O’Connell est parti à « l’Aventure chez les transhumanistes » et il y a rencontré des cyborgs, des techno-utopistes, des hackers et des théoriciens de la cybernétique, tous ceux, dit-il, qui veulent résoudre le problème de la mort, de l’immortalité et de l’amélioration de l’humain.

En exergue, il cite cette réflexion de Don DeLillo :  « La technologie est la luxure privée de tout lien avec la nature ». Rude saillie qui décrit assez bien l’obsession des transhumanistes et de leur projet d’homme augmenté basé sur le postulat selon lequel : « L’existence humaine est un système qui laisse à désirer », en foi de quoi l’humain peut et doit être amélioré. Ce projet plus faustien que prométhéen usera de moyens technologiques dont « l’émulation du cerveau ».

 

Quelques définitions bien nécessaires pour le suivre à notre tour.

  • Le transhumanisme est le mouvement de libération exigeant une émancipation totale du corps de la biologie, l’abandon progressif du corps au profit d’artefacts.

  • La théorie de « l’émulation du cerveau », dont le principal propagandiste Ray Kurzweil est grand manitou de l’IA chez Google, consiste à procéder au téléchargement complet du cerveau d’un individu vers un disque dur. Redoutable manipulation qui ne manquerait pas de poser crûment le problème de l’ego, autrement dit du dualisme corps-esprit. Belles empoignades philosophiques en perspective.

  • La cryonie, une technique de « mise en hibernation », postule que la mort réelle ne survient pas au moment ou le cœur cesse de battre, mais qu’il y a une temporisation de quelques minutes pendant laquelle cellules et structures chimiques sont encore opérationnelles et qu’on peut alors procéder à la cryoconservation du défunt. Ce qui fait que celui-ci ne sera plus défini par sa corporéité, selon les critères habituels, mais comme une entité flottant entre la vie et la mort. Une mise entre parenthèse, hors du temps qui passe.

  • La théorie qui fait peur, celle du dépassement, qui énonce qu’un jour, grâce notamment au deep learning, les machines dépasseront l’homme et le traiteront pour quantité négligeable. Ce sera la fin de l’anthropocène grâce à la « singularité technologique » qui pourrait aussi bien signifier la fin de nos problèmes que notre annihilation définitive en tant qu’humain.

 

Toute les technologies et approches des transhumanistes visent l’immortalité, la négation radicale de la mort, jugée indécente. L’immortalité est donc la nouvelle frontière. Pour ce faire, selon Max More, un chercheur de Phoenix, il s’agit de troquer son enveloppe corporelle pour une multitude de corps physiques virtuels sorte de reductio ad absurdum où l’enveloppe humaine serait remplacée par une structure anthropomorphe, autrement dit, extraire l’esprit humain de sa prison de chair pour l’enfermer dans un artefact réparable à l’infini. Triste conception de l’immortalité qui implique la réduction de l’individu à une collection de bits. « Si une existence limitée dans le temps était futile, alors l’immortalité ne serait-elle pas synonyme d’infinie futilité ? », s’interroge non sans humour O’Connell.

 

Un problème crucial se pose : le cerveau, fait de neurones et des connexions synaptiques, ne cesse de se réorganiser grâce au traitement de l’information qu’il reçoit pour reconfigurer sa structure et sa fonction, ce qui entraîne une perpétuelle intégration de l’information à la matière cérébrale, la fameuse plasticité du cerveau. Question : les composantes d’un ordinateur seront-elles à la hauteur, connaîtront-elles un processus comparable à la neurogenèse ? Ce n’est pas établi, même si le deep learning prétend le contraire en s’appuyant sur la notion d’apprentissage. (Cf/la performanced’Alphago)1

Cela débouche sur la question de l’ego. Si l’extraordinaire complexité de mes circuits et processus neuronaux sont cartographiés et stimulés, puis déposés ailleurs que dans le 1,5 kg de tissus nerveux et gélatineux de ma matière cérébrale, serai-je encore « moi » ?2 Mon ego y survivra-t-il ? Autrement dit, dois-je abandonner cette idée commune qu’une personne – moi en l’occurrence – est indissociable de son substrat de chair et de sang, ce qui renvoie à la dialectique corps-esprit.

Le transhumanisme en séparant l’esprit du corps réintroduit subrepticement la vieille doctrine gnostique qui fait du corps la prison renfermant le mal. Le religieux pointe son nez.

 

Le cyborg, issu de la fusion homme-machine et des recherches en cybernétique initiée par Norbert Wiener, fait partie du champs d’exploration ouvert par l’IA. À sa manière, c’est un homme augmenté, à moins que ce ne soit le contraire, puisqu’il a d’abord été conçu pour tuer ou faire régner l’ordre libéral, Cf/ Robot-Cop. Poussés à l’extrême, l’avènement des cyborgs flèche un chemin d’immortalité, mais sous condition : nous devrons laisser la machine s’immiscer à l’intérieur de notre corps et communier avec elle. Le cyborg annihilant en partie le moi de chair, que laissera-t-il de l’ego pensant, rêvant ou écrivant des poèmes à l’être aimé ?

 

La mort est donc l’ennemi à vaincre. Elle perd sa dimension philosophique et devient un défi technologique, car il s’agit d’aller plus vite que la « vitesse d’échappement de la longévité ». Ce postulat pose que les progrès rapides de la technologie nous permettront d’atteindre un seuil décisif au-delà duquel nous gagnerions chaque année un peu plus d’espérance de vie et ainsi maintiendrions-nous la mort à distance. Pour l’éternité ? Telle est la question. Il faudra évidemment mettre en place des protocoles ad hoc, réservés à une élite fortunée, débouchant sur une forme d’eugénisme en creux, par défaut de fortune.

 

Théodore Adorno et Max Horkheimer n’étaient pas dupes quand ils écrivaient dans « Dialectique de la raison’ » : « De nos jours, la rationalité technique est la rationalité de la domination même. Elle est le caractère coercitif de la société aliénée ».

 

Tout au long de l’ouvrage, Mark O’Connell s’inquiète de la singularité technologique, se demandant si son règne n’a pas commencé. « L’expression désigne, dit-il, un avenir dans lequel l’intelligence des machine surpassera allègrement celle des humains qui les ont créées, actant définitivement la fusion entre la vie biologique et la technologie ». Est-ce le cas ? Au lecteur de se faire sa propre idée à travers ce témoignage foisonnant.

1Cet ordinateur à battu un champion du jeu de go.

2La question est d’importance même si certains scientifiques physicaliste prétendent que l’ego en temps « qu’esprit » est une illusion.

Recension L'IA ou l'enjeu du siècle

 

Éric Sadin : L’IA ou l’enjeu du siècle. L’Échappée, 18€.

 

L’Intelligence Artificielle, l’IA, a engendré le « libertarianisme », une philosophie tendant à favoriser au maximum la liberté individuelle, celle-ci étant conçue comme un droit naturel inaliénable. C’est ainsi que l’individualisme théorisé par Margaret Thatcher : « There is no such thing as society », « La société, ça n’existe pas » a produit le démantèlement des services publics et l’avènement de « l’état plateforme », déshumanisé et retiré sur un Aventin numérique distant et plein de morgue, au grand dam des citoyens allergiques ou inadaptés à la digitalisation. La bureaucratie n’est le gouvernement de personne, c’est pour cette raison même qu’elle est peut-être la forme la moins humaine et la plus cruelle de pouvoir, disait en substance Jean Baudrillard. Il pensait sans doute à la bureaucratie des gratte-papiers, je ne sache pas que celle qui s’appuie sur l’IA soit plus humaine et moins cruelle.

 

C’est à une fine analyse de l’IA que Éric Sadin s’est livré, suivons le un moment.

 

Aléthéia, au sens moderne, constitue un sentiment de « vérité-certitude » qui nous procure l'illusion de la calculabilité universelle est le fondement de l’IA qui passe par les algorithmes. Nouveau Veau d’or, elle ringardise le politique, tout pouvant être calculé, puis traduit en une gouvernance dynamique et infaillible. L’utopie rêve éveillé de l’avènement de la toute puissante et probablement assez inhumaine « Data driven society ».

L’IA nous fait franchir trois seuils : 1- l’impossibilité de contrer la portée totalisante des technologies numériques qui s’immiscent dans tous les aspects de la vie ; 2- leur pouvoir d’infléchir nos comportements ; 3- la technique n’est réellement plus un champs à part, elle s’est fondue dans un hybride technoscientifique, lui-même totalement inféodé aux instances économiques, nouvelles détentrices d’une forme d’imperium.

Le data-impérialisme tente de nous faire perdre de vue la diversité des êtres, l’autonomie de la volonté et notre appréhension multi-sensorielle de la réalité. Écartant de facto ce qu’il y a d’irréductible dans la vie comme dans l’intelligence humaine. Toutes deux réfractaires à toute définition et à toute catégorisation figée, dont la faculté de juger, la plus fondamentale et la plus politique des aptitudes mentales de l’homme. « L’ordinateur est complètement con », écrit Gérard Berry, qui enseigne l’informatique au Collège de France . Battre le meilleur joueur de go avec Alphago, ou battre Kasparov aux échecs, avec Deep blue , sont certes des exploits, mais ces deux programmes ne savent que jouer au jeu choisi. Certes, les machines dites intelligentes développent des compétences hyper spécialisées, mais enseignées par leur maître humain, et le deep learning, l’apprentissage en continu, n’y change rien. Elles auront beau creuser plus avant et aller toujours plus vite, leur vraie supériorité en terme d’efficacité de calcul, elles ne comprennent pas ce qu’elles font. C’est le cas, par exemple, des programmes de traduction qui ne peuvent faire autre chose que comparer des mots puis les restituer dans une autre langue, en puisant dans une grande masse d’exemples, mais ils restent parfaitement idiots, en ce sens qu’ils ne comprennent pas la signification des mots qu’ils traitent. Voilà pourquoi Gérard Berry peut dire que l’ordinateur est complètement con.

Quand l’IA se mêle de poser un diagnostic qui entraîne un jugement puis une action elle sort de la catégorie purement technologique pour entrer de plain-pied dans l’idéologie, puisque en réalité il y a toujours à l’arrière plan des hommes pour l’orienter. À ce jour, le creuset étant californien, l’idéologie de l’IA est libérale, elle assure le triomphe du capitalisme, elle n’a pas de vue humaniste, elle n’est qu’algorithmes. En Chine, par exemple, elle devient, par l’entremise de la reconnaissance faciale, un redoutable moyen de coercition, mais il faut des hommes pour interpréter son travail.

Tous ces projets, toute cette (contre) culture, ultra technologique sont nés et portés pour l’essentiel par l’élite de la Silicon Valley, laquelle cache soigneusement ses liens avec la finance et le complexe militaro-industriel.

L’IA prétend à la perfection et au sans faute et nous imposent peu ou prou leur autorité, ce qui rend caduque le distinguo entre exactitude et vérité et évince la perception humaine, inévitablement plurielle et faillible.

La principale performance de l’IA est le stockage illimité de données qui engendre une connaissance très fine des gens, susceptibles d’être exploitée à des fins marchandes, mais pas seulement. La technologie digitale permet aussi de confier aux bonnes personnes les bonnes tâches pour une force de travail plus fluide, prête aux changements nécessaires et réactive. Tel est le rêve élaboré dans la Silicon Valley, tel est le concept si parfaitement adéquat au projet néolibéral. Un projet qui veut que disparaisse des usines, des bureaux et de partout in fine, cet empêcheur de gagner de l’argent sans entraves, qu’est l’homme. L’IA vole des emplois et viole l’autonomie et la liberté des gens, c’est l’outil idéal.

Face à l’IA, l’homme a un sérieux handicap : il n’a pas son pouvoir comparatif ultra rapide ni celui de l’étalonnage immédiat. Bref ! sa vélocité est moindre. Les rapports humain-machine passent donc dorénavant par des valeurs assignables niant le principe juridique et politique qui est au fondement de notre civilisation, i.e. l’affirmation de la singularité irréductible de chaque être. Un anti humanisme avéré est à l’oeuvre.

Conséquence directe du développement de l’IA, le règne des robots a commencé. Il paraît maintenant évident que notre avenir sera fortement bouleversé par eux, qui déjà partout répandus dans l’industrie, débarquent dans nos intimités, y compris sexuelles, dit-on. Un nombre croissant de tâches complexes sont et seront accomplies par des machines, toujours plus efficaces parce que capables de stocker des montagnes de données et dotées de la rapidité quasi instantanée pour les exploiter. La robotisation représente l’aboutissement ultime de la logique du techno-capitalisme : contrôler aussi bien les moyens de production que la force de travail. Exit donc le travailleur de chair et de sang, un robot ne se syndicalise pas et se remplace facilement.