Une femme robot citoyenne

Le P'tit Comptoir 5

 

La citoyenneté à une femme robot.

 

 

Ce matin, il règne une atmosphère plutôt électrique dans la salle du P'tit comptoir, au grand dam d'Albert, le patron, qui, s'il ne déteste pas participer aux éternelles logomachies dont son bistrot est le cadre, entend que le ton ne monte pas trop. La joute du jour oppose Pierre « Vin de Messe », le curé, aux deux inséparables piliers de son comptoir, Gilles et Roger.

 

Gilles : « Bon sang curé ! Toi et ton Église vous êtes toujours contre tout ce qui ressemble de près ou de loin à un progrès. Encore que je ne pense pas que la décision saoudienne en soit un... mais bon !

  • Pierre, le curé : Seules les créatures de Dieu peuvent devenir citoyennes.

  • Vraiment ? Ton Église n'était pourtant pas enchantée quand les paroissiens sont devenus des citoyens, les paroisses des communes et que les registres de baptême ont été remplacés par l'état civil. Voilà une bien étrange conversion... ricane Gilles.

  • Roger : Alors, selon toi, 'y'aurait des chats citoyens en plus des grenouilles de bénitier et autres brebis catholiques ?

  • Ne vous faites pas plus sots que vous n'êtes. Vos sarcasmes ne m'atteignent pas. La décision arabe n'est pas un progrès, tant s'en faut.

  • Roger : En quoi le fait que l’Arabie Saoudite vienne d'offrir à une « femme » non humaine la citoyenneté saoudienne, dérange-t-il ton fameux ordre voulu par Dieu ?

  • Il le dérange, voilà tout, mais c'est hors de portée de ton intelligence de mécréant.On ne dérange pas l’œuvre de Dieu sans danger. Crois-moi !

  • « Ich bin der stets verneint. »

  • Ah je connais ! tout curé que je sois. « Je suis l'esprit qui toujours nie ». Méphisto, dans le Faust de Goethe.

  • Gilles : Cureton cultivé en plus ! Quand même, c'est une immense rigolade, pour un pays où les femmes de chair et de sang ne sont pas encore sorties de la minorité. Les Saoudiens sont de grands comiques et Allah doit avoir un sens de l'humour plus épanoui que celui du Grand Barbu que tu sers avec tant de fébrilité.

  • Roger : D'autant que cette humanoïde-là avait déjà fait parler d’elle quand elle avait répondu « Oui !»  à son créateur qui lui demandait sur le ton de la blague : « Veux-tu anéantir les humains ?»

  • Pierre : Vous voyez la vérité sort de … euh ?... la bouche des robots. De mon point de vue, les Saoudiens ont franchi le Rubicon en déniant à l'homme l'exclusivité de l'humanité.

  • Gilles : « Vin de Messe » n'a pas tort. Il faut s'attendre à des dérives. Et où nous mèneront-elles ?

  • Pierre : Ouais ! Où ? Songez qu'au Japon pour la première fois, un robot-humanoïde parlant, nommé Pepper, a été officiellement inscrit dans un collège d'une ville japonaise, Waseda je crois, où il a déclaré qu'il n'avait jamais pensé qu'il entrerait un jour dans un collège humain et promis de faire de son mieux ! Il n'a-vait ja-mais pen-sé !!! Non mais sans blague... où va-t-on ?

  • Gilles : On n'arrête pas le progrès... À Tokyo, dans un quartier chic et branché, « Mirai », un robot à l’effigie d'un garçonnet de 7 ans, a maintenant le statut officiel de résident. C'est le premier robot du Japon et peut-être au monde, à se voir accorder une identité « réelle ». Fin de la virtualité, en route pour la citoyenneté ?

  • Pierre : J'ai bien peur que l'Arabie ne fasse des émules et plus vite qu'on ne le croit.

  • Gilles : En appui à notre cureton préféré, j'ajouterais que les grands friqués, tel Zuckerberg, y vont de leur dollars pour les recherches sur l'Intelligence Artificielle, outil nécessaire et obligé vers l'humanoïde et le trans-humain...

  • Merci de cette aide si inattendue, Gilou ! Le Mark Zuckerberg en question a décidé de créer un robot programmé d'une intelligence artificielle sophistiquée, qui l'accompagnerait dans son quotidien, au travail comme à la maison.

  • Roger, hilare : Et pour 15 000$, une rigolade pour lui, il pourra se payer, pour s'envoyer en l'air, « Wild Wendy », coquine robotique gonflable, dernier cri (de jouissance, Hi ! Hi!), qui sera bientôt capable, en plus des câlins, de tenir avec son homme une vraie conversation à partir de sujets préenregistrés. Trop cher pour qu'on se cotise pour en offrir une à notre célibat...tystère, local.

  • Vade retro grand idiot ! Tu ne respectes vraiment rien. Encore une fois, ces humanoïdes, que tu as l'air d'apprécier au nom d'un progrès sans limite, sont un danger pour notre espèce et potentiellement ils pourraient être le vecteur d'un grand remplacement, autrement plus dangereux et plus radical que celui prédit par certains angoissés.

  • Roger : Autrement dit ce serait l'Apocalypse, prévue par vos fabliaux en guise de fin du monde ? Du coup, le Grand Barbu se trouverait dédouané. Cool pour lui ! On pourrait plus lui en vouloir, il pourrait renvoyer la faute sur l'intelligence humaine..

  • Mon pauvre Roger, tu es vraiment indécrottable et ta vision angélique... enfin un truc comme ça, de la science te conduit à aligner les conneries, désolé de te le dire.

  • Allons curé ! T'es vraiment pas preneur de certains robots qui te simplifieraient la vie ou l'embellirait de caresses wendiesques et coquines ?

  • Peut-être ceux qui apportent confort et encore.. Mais surtout pas ces machins érotiques et bons pour les frustrés incapables de se dominer, ni surtout, car ce sera l'ultime défaite, de ces engins sophistiqués qui acquerraient la citoyenneté, les mettant à égalité avec nous tous...

  • Roger : En attendant qu'ils prennent le pouvoir ? Tu lis trop de SF.

  • Gilles : Du calme les amis, tout cela est bien beau ou bien moche, c'est selon, mais ce qui ne parait évident, c'est que l'univers de la robotique et ses inévitables dérives, pour le fric, toujours le fric, tapi partout, notez-le, ne feront jamais un humanisme. Ce serait plutôt grâce à lui qu'on s'y opposera afin de s'épargner la déshumanisation qui gronde là-dessous. Peu me chaut les robots Nestor ou les robots à branlette, l'Humanité vaut mieux que ça. Si elle cède, elle perdra la main... si j'ose dire.

 

Albert soupire, constatant cet échange sans vainqueur ni vaincu, et propose de reprendre un verre, cette fois sur son compte. Décision qui fait l'unanimité.

 

Gilles Poulet

Novembre 2017