Le génie d'Uber

Le P'tit Comptoir 6

 

Uber est génial.

 

Joseph, dit « Tiroir-caisse », entre dans le bistrot, l'air joyeux, pour ne pas dire euphorique.

  • Salut tout l'tas !

  • Gilles : Salut Jo, t'as gagné au loto ? Ou quoi ? Quand tu arbores cette mine là, c'est que le pognon a délicatement tintinnabulé dans tes caisses. Non ? Je redoute le pire.

  • Ben ! Pas dans la mienne directement, mais la nouvelle qui est tombée à propos d'Uber est des plus réjouissante et corrobore l'idée que je me fais de l'économie.

  • Roger : Ne me dis pas qu'Uber envisage de payer ses impôts ?

  • Alors là, tu rêves, mon ami, une partie de sa stratégie est fondée sur l'évitement.

  • C'est bien ce que je craignais ? Quoi, alors ?

  • Écoutez, les mous du bulbe, comment le génie s'y prend pour gagner un max et faites-en votre profit...

  • Vas-y, roule ma poule, on est toute ouïe.

  • Comme vous le savez, Uber est, comme on dit, un modèle économique innovant et même, selon moi, génial. Réfléchissez deux minutes : Uber réalise le plus grand fantasme du capitalisme moderne, celui-là même que vous traitez de sauvage.

  • Voyons cela.

  • Il est basé sur un tiercé gagnant absolument génial que j'énoncerais ainsi : ne rien risquer, ne rien payer et ramasser l'essentiel de la mise ! Pas de mise initiale, le génie a consisté à mettre en relation des clients et des chauffeurs privés via une appli mobile. Les bagnoles appartiennent aux chauffeurs et, carter sur le moulin, c'est Uber qui fixe la prix de la course et au passage il se sucre. Les chauffeurs sont ficelés par un algorithme dont seul Uber a la maîtrise. Génial, non ?

  • Trouver du génie à une bande de requins partis de rien et valorisés six ans après leur lancement à plus de 50 Mds de dollars, relève de la pure provoc. Pourquoi ça ne m'étonne pas de toi ? Grogne Gilles.

  • Gilles à raison, d'autant que ton petit génie est quand même régulièrement condamné à des amendes et qu'il traîne un nombre confortable de procès au cul. Plus de 170 rien qu'aux EU.

  • Mon pauvre Roger, qu'est ce que tu veux que ça lui fasse à Uber, quand il a le cul posé sur un tel pactole.

  • Pactole dû d'une part à l'exploitation des chauffeurs et d'autre part à la fuite organisée devant l'impôt. Nous le subventionnons tous sans en être conscients, à notre corps défendant.

  • Bon ! Laissez-moi finir mon exposé. Vous êtes au courant que Volvo va vendre à Uber 24000 véhicules sans chauffeur, à livrer entre 2019 et 2020, autant dire demain.

  • Donc, ricane Gilles, Uber se lance enfin dans les investissements.

  • Oui, si on veut. En réalité, supprimer les chauffeurs, c'est récupérer leur part de la course. Les revenus tirés de l'activité ne subissent plus aucune érosion due à des humains, ils disparaissent de l'équation et Uber augmente ses profits. L'humain, voilà l'ennemi !

  • Roger : C'est dégueulasse...

  • Euh…

  • Oui, dégueulasse ! Parce qu'en plus, faire circuler des autos sans chauffeurs en ville et en toute sécurité, va réclamer des aménagements urbains considérables. Je ne crois pas que ce bon Monsieur Uber s'en chargera lui-même, en revanche il fera pression sur les villes et leurs dirigeants pour qu'ils financent les nécessaires aménagements. Et comme d'hab. ceux-ci poseront leur froc en arguant que c'est le progrès et que c'est tellement moderne...

  • Mais bon sang ! C'est l'avenir ! On en serait encore à la traction hippomobile avec des gugusses comme vous !

  • Un avenir comme celui-là, tu peux te le garder, se fâche Roger. À ce train, le néolibéralisme, seul capable d'inventer de telles monstruosités qui piétinent l'homme, détruira toute société et, possiblement n'aura plus de clients à se mettre sous la dent, quand il aura ruiné tout le monde.

  • De fait, dit Gilles en prenant une respiration annonciatrice d'une longue péroraison, le néolibéralisme doit être analysé pour ce qu'il est, c'est à dire une pratique politique – oui ! Politique - et un mode de gouvernance destructeurs de la démocratie, dans la mesure où la rationalité néolibérale bouscule la logique citoyenne propre à la démocratie, en mettant l'homme au service de l'économie et des ses objectifs égoïstes, ce qui est un pur renversement de la saine logique - oui ! saine celle-là - qui veut que l'économie soit au service de l'homme à travers un projet véritablement citoyen, ne laissant personne sur le carreau.

  • Et voilà revenue au galop l'idéologie qui embrume ce qui vous sert de cerveau ! Se rebiffe Joseph.

  • Vraiment ? Parce que le libéralisme, que tu vénères et défends bec et ongles, ne serait pas une idéologie ? Que je sache, son credo est la concurrence absolue, libre et non faussée, comme vous dites, une prétention qui nie toute régulation, qu'elles soit éthique ou politique, voire... économique. Et toujours au nom de la liberté d'entreprendre et de la fiction du libre-choix des personnes, ce qui finit par noyer la société dans un universel assujettissement marchand. Quel pied que cette société des égoïsmes érigés en système ! Quel mensonge que votre théorie du ruissellement ! Que feras-tu des 24000 chauffeurs Uber qui vont perdre leur boulot ? Quel libre-choix Uber leur laissera-t-il ? Sinon celui de serrer leurs poings dans leurs poches ?

  • Ouais, intervient Albert, le bistrotier, c'est pas faux, qu'en ferais-tu, toi, l'Enthousiaste ?

  • Vous aurez beau dire, ce n'est pas vous qui représentez le progrès, c'est nous et, comme l'a bien pressenti la mère Thatcher en son temps, « Il n'y a pas d'alternative » parce que « Il n'y a pas d'intérêt général, mais seulement des intérêts privés ».

  • Ce qui est énoncer, et en plus sans aucune honte, un déni radical de démocratie. Pas d'alternative ? Alors à quoi bon voter ? Laissons la bride sur le cou des oligarchies économiques et des ploutocrates financiers et allons faire des pâtés de sable sur la plage, à condition toutefois qu'on en ait encore le pouvoir. Tu défends un drôle de monde, Tiroir-Caisse, un monde dont nous ne voulons pas.

 

Joseph se retire, désolé de n'avoir convaincu personne, pas même Albert pourtant d'habitude meilleur client et plus réceptif à ses théories économiques.