Télé et mauvaise foi

À propos de gilets jaunes.

 

 

Albert, dit le Bougnat, salue l’entrée dans son bistrot de la belle Françoise.

 

- Alors ma Fanfan, on joue les vedettes à la téloche ?

- Tu parles d’une vedette, ricane Joseph, Tiroir-caisse, le banquier macroniste du lieu.

 

Françoise hausse les épaules, elle n’a que faire de l’opinion de Monsieur le Conseiller en clientèle de la banque Tartempion.

- Je vais vous raconter mon passage à la télé et ce pauvre Joseph pourra mesurer l’ignominie de ses copains.

 

Gilou, le Grand Dadais : Ah ! Ah ! Je sens qu’on va se marrer.

 

Françoise : Pas autant que tu peux l’imaginer, mon lapin.

Figurez-vous que jeudi j’étais comme d’hab. sur le rond-point de l’Hyper avec les potes quand un journaleux de la télé, escorté d’un cameraman et d’un preneur de son m’interpelle et me demande si j’accepterais de venir en studio débattre, en tant que gilet jaune, avec des journalistes, des politiques et autres spécialistes, de nos revendications ? Tu parles si j’ai sauté sur l’occasion…

 

Albert : Ouais, c’est bien ce que je dis, tu voulais jouer les vedettes.

Joseph : Et comment mieux faire qu’en se produisant dans un talk-show ?

Gilou : un débat, Andouille minée par les caincains et leur foutu langage.

 

Françoise : Donc je me pointe au studio. J’y suis reçue comme une reine : on me demande si je veux une boisson, on me complimente pour mon courage et enfin, on m’invite à passer au maquillage.

 

- Hi Hi Hi !

 

- Ricane pas Albert ! c’est du sérieux. Figurez-vous que la première chose qu’ils ont faite, c’est de me refiler un gilet jaune propre. Faut dire que le mien, il bat la campagne depuis le 1er décembre ! Et j’vous dis rien de la gueule que ça te fait. Alors…

 

- Ils t’ont pas refilé un Cacharel ou un Gaultier, quand même ?

 

- Ce que tu peux être con parfois, mon pauvre Gilou. Plus sérieusement, après le changement de gilet, j’ai eu droit aux soins attentifs et ultra compétant d’une maquilleuse-coiffeuse. Vous avez pu apprécier le résultat. Puis on m’a appareillée avec un micro-épinglette.

 

Xavier, le Front National préféré de la bande du P’tit Comptoir, sort de son silence boudeur et interroge : Pourquoi toi et pas un mec lucide sur les revendications ? Un mec comme moi...

 

- Ben mon gentillet facho, parce que ils avaient besoin pour cette émission d’une bonne femme plutôt jolie et bien nichonnée. Tout moi, quoi ! Mais rassure-toi, s’ils avaient eu besoin du beauf de Cabu, dont tu as la gueule, ils t’auraient embauché, d’autant plus facilement que tu étais sur le rond-point l’autre jour. Non ?

 

- Je reprends. On me cornaque jusqu’au studio où sont déjà installés les autres participants. À l’initiative de la présentatrice, les débats sont lancés sous forme de tour de table.

Alors là mes amis ça vaut le détour. Je n’ai pas mis plus de deux minutes pour m’apercevoir qu’ils étaient tous d’accord entre eux et que leurs différences étaient à la marge et plus propres à faire semblant qu’à autre chose. Toute la sophistique dont ils sont capables étalée là, sous mes yeux et à mes oreilles. Et les gens ne s’en offusquent pas ! Quelle bande de… Moi j’étais dégoûtée.

 

- Et qu’est ce que tu espérais, ma mignonne ?

 

- Un peu d’honnêteté intellectuelle. Tout simplement. Mais c’est mission impossible. Ils sont tous biberonnés à la petite chanson ultra libéral, au TINA de la mère Thatcher et aux grands discours sur la liberté d’entreprendre… et d’asservir les peuples… Peuple étant, je crois, une notion fantasmée par des gens qui s’évitent avec lui tout contact autre que surplombant et méprisant.

Dès le début, j’ai été soumise à des attaques directes ou pas, des insinuations odieuses ou mielleuses, ils essayaient de me faire dire des choses dont j’avais du mal à percevoir un intérêt autre que celui de servir le leur. Sans dék., je sais maintenant ce que ressentent la souris de labo ou le taureau dans l’arène. C’est impressionnant. Mon pauvre Xavier je pense que toi aussi tu aurais été bousculé de la même manière et ils t’auraient étrillé. Ta rhétorique fafa n’y aurait rien changé, bien au contraire.

 

-Bref ! j’avais bien résisté car je ne voulais pas leur donner ce plaisir vicieux que je sentais et qui consistais à me faire passer soit pour la dernière des connes, soit pour la traîtresse qui renie les potes qui battent le pavé devant l’Hyper.

Au bout d’un moment la présentatrice, qui jusque là avait été la seule à ne pas trop m’accabler, a interrompu le cancan de ces messiers en leur demandant de bien vouloir me laisser parler.

 

- Ouais, on a vu ! Ce ne fut pas glorieux.

 

- J’aurais voulu t’y voir Gilou. Dès que j’avançais la moindre idée ou le moindre point de vue, ils s’abattaient sur moi, comme des clebs, me coupant la parole et reprenant l’antienne dont ils m’avaient déjà soûlée au-delà du raisonnable. Une meute aboyante, dépourvue de tout respect. La voix de leurs maîtres, quoi ! Pitoyable si on y réfléchit bien. Bref ! Ce fut un désastre et je n’ai qu’un regret, c’est celui de ne pas avoir mis les bouts. À la Maurice Clavel lâchant son fameux « Messieurs les censeurs, bonsoir ».

 

Albert, dans un soupir : Ouais ma Fanfan, on a souffert pour toi. Mais pour une mauvaise pioche, un bon résultat. Nul dans mon rade ne doute dorénavant que la téloche ne soit un instrument de propagande aux mains des puissants et nul n’ignore non plus que la pire est et restera les chaînes d’actualité en continu qui ne sont que des moulinettes à décerveler Le père Ubu décidément n’est pas mort.

 

Tous en cœurs, ou presque : Bien Patron. La sagesse effleurerait-elle enfin ton crâne de piaf ?

 

- Ah la ferme ! Bande de crétins... J’attends les commandes.

 

Tout au P’tit Comptoir finit par une tournée et des rires, même jaunes.